Un livre bien mal titré "Qu'est-ce qu'une plante? " de Florence Burgat Partie 1
Un livre bien mal titré "Qu'est-ce qu'une plante? " de Florence Burgat Partie 2
Un livre bien mal titré "Qu'est-ce qu'une plante? " de Florence Burgat (Fin)

« Les plantes ne meurent pas vraiment ». Vraiment ?

Une des thèses fondamentale et récurrente de cet ouvrage est cette curieuse affirmation selon laquelle « les plantes ne meurent pas vraiment » (par exemple, p.11, p.123) contrairement aux animaux. Il est l’un des éléments qui permet à l’auteure de justifier une différence de traitement du végétal et de l’animal (qui lui meure vraiment) conforme aux pratiques et interdits végans sur la consommation de viande et de produits animaux. Il s’agit d’une généralisation d’un cas particulier, celui d’une catégorie d’arbres, les arbres « coloniaires ».
 
Cette généralisation est évidement fausse.  Lorsque Francis Hallé  parle d’une « immortalité virtuelle », il ne s’agit  donc pas de LA plante, mais d’un type de végétaux bien précis : les arbres et il ne s’agit même pas de tous les arbres mais d’un certain type d’arbres. C’est Francis Hallé lui-même qui met en garde contre une généralisation abusive : « Sachez d’abord qu’il ne faut pas généraliser, puisque beaucoup d’arbres n’ont qu’une vie brève, comparable à la vie humaine, un demi-siècle à un siècle ; notre Bouleau d’Europe, les Parasoliers des bords de route en Afrique tropicale en sont des exemples. »(10
 
En outre l’A. semble oublier que les auteurs qu’elle cite à l’appui de cette curieuse assertion précisent bien qu’un arbre peut mourir et pas du tout relativement puisqu’il peut être tué par des causes externes. F. Hallé cite : le vent, le feu, le froid, des pathogènes, un glissement de terrain, ou la tronçonneuse de l’exploitant forestier. De cela on pourrait conclure, contrairement à ce que veut prouver l’auteure dans cet ouvrage qu’il est bien moins grave de tuer une vache ou un agneau, véritable artéfact comparés à l’animal sauvage, créatures mortelles de toute façon, qu’un arbre coloniaire, un chêne par exemple, (voire un végétal, puisqu’elle va généraliser) puisque ce dernier est un être immortel qui ne peut mourir de sa « belle mort » !
 
L’auteure généralise à l’ensemble du règne végétal et  transforme l’immortalité virtuelle, c’est-à-dire l’absence d’un « programme de sénescence » en mourir en « un sens relatif » : « Elle (la plante) ne meure qu’en un sens très relatif (…) Or, mourir en un sens relatif n’est pas mourir, car la mort est la fin absolue et irréversible de tous les possibles. » (p.11). Pour illustrer, peut-être pense-t-elle-même prouver, cette relativité de la mort concernant l’arbre, elle cite les « souches d’arbres abattus » qui « produisent des rejets ou se recouvrent de tissus vivants » mais elle devrait savoir qu’un arbre non dessouché n’est pas « relativement mort » (si l’on ose dire !), il n’est pas mort du tout. Il sera mort si on le dessouche. Elle rapporte aussi des observations de Théophraste, le successeur d’Aristote, ou encore celle de Blaise Cendras qui évoque une « ex-ligne de poteaux de bois dont les branches s’étaient mises à pousser au bout de trois mois » en milieu tropical. C’est le principe du bouturage et du marcottage pour produire un nouvel individu.
 
Mais le point important ici est qu’il ne s’agit pas de l’être initial mais de son tronc qui forme si non un nouvel individu, du moins un nouvel être vivant. A l’appui de cette interprétation la découverte récente qu’une plante traite une bouture d’elle-même comme une étrangère lorsque ses racines rencontrent les racines de cette dernière qui est pourtant génétiquement identique à elle. Physiquement séparée et se développant indépendamment, ce n’est plus la même. Si l’une des deux meurt, elle ne meurt pas relativement, elle disparait définitivement et la survivante bien que génétiquement identique est une autre. Ce qui correspond d’ailleurs bien à l’intuition commune.
Et bien sûr, faisant pièce à cette généralisation indue, il y a les plantes annuelles : c’est-à-dire les plantes qui bouclent leur cycle sur une année civile (de la graine initiale au graines produites) ; c’est-à-dire sous nos latitudes, une plante dont la graine a germé au printemps, et dont la totalité de l’appareil végétatif s’altère et disparaît définitivement en hiver.
 
L’A. qui ne peut pas ignorer l’existence de telles plantes a une vision curieuse du processus : « L’individu [animal] est ou bien encore vivant ou bien déjà mort. À l’inverse, les graines, désormais sèches, antérieurement récoltées au cœur d’un fruit, revivent une fois remises en terre. Les grains de blé, par exemple, doivent mourir pour renaître » (p.15).  Ainsi ressusciter, un miracle que peu de vivants avait pu réussir se trouve banalisé et accompli chaque année par les milliards de plans de blé qui poussent dans les champs ! Mais avant de crier au miracle, il faudrait éviter de confondre dormance et mort car une graine qui est en dormance n’est pas morte, seule le serait une graine ayant perdu son pouvoir de germer et celle-là remise en terre ne revivra pas !
Il faut insister sur ce point, les plantes annuelles ou bisannuelles sont mortelles. C’est-à-dire,  si on considère les membres d’une population supposés de la même espèce, pris un à un, chacun est mortel. La plupart des plantes herbacées sont mortelles, les ligneuses aussi, et les arbres « coloniaires » bien que virtuellement immortels peuvent eux aussi mourir et finissent tous par mourir.
 
« En vous promenant en forêt, ces derniers temps, vous avez peut-être remarqué que de plus en plus d’épicéas sont « secs ». Leurs aiguilles rougissent, chutent, alors que l’écorce se décolle et s’écaille. Bref, l’arbre meurt. Le responsable de ce « carnage » ? Le scolyte, coléoptère xylophage bien connu pour ravager les forêts de résineux. » (11) Quand on voit les ravages que peut provoquer dans une forêt une sécheresse excessive ou une attaque de scolytes tandis qu’une philosophe qui se pique d’écrire un livre de mise au point sur la nature du règne végétal explique que les plantes ne meurent que dans un sens très relatif, en fait ne meurent pas et que cette thèse saugrenue est à la base de ses analyses, on a envie de hausser les épaules, de refermer le livre.
Pourquoi cette curieuse insistance sur cette mortalité « relative » des plantes qui va si manifestement à l’encontre des observations les plus banales ?
Pour pouvoir affirmer que, seule la mort d’un animal est une tragédie car irréversible et définitive. « Mourir en un sens relatif n’est pas mourir, car la mort est la fin absolue et irréversible de tous les possibles » (p. 15) Et si les plantes ne meurent pas, elles sont vivantes mais, en un certain sens, ne vivent pas car « la vie n’est pas le vivre » (titre d’un chapitre). Reprenant les analyses du phénoménologue Renaud Barbaras, l’A. distingue entre « la vie » et « le vivre ». La vie ne serait pas un vivre parce que rien n’est vécu par elle ! « Le vivre est la vie vécue par un vivant mortel » (p.91).  Comme les plantes ne sont pas mortelles, elles sont en vie mais n’ont pas de vie vécue. Elle cite alors Barbaras : « un vivant n’est vivant que s’il est mortel mais il n’est mortel que s’il est d’emblée privé de la surpuissance et de l’éternité de la vie ». Mais quelle est donc cette « vie » dont parle ce philosophe ?  La vie au sens biologique n’a rien d’éternel, elle est apparue et disparaitra de toute façon avec l’agonie du Soleil. Et même si elle est apparue aussi sur d’autres planètes, cela ne lui confère aucune éternité. On croyait naïvement que la vie éternelle n’était pas de ce monde et voilà de Florance Burgat nous explique que les plantes la possède ! Avec les plantes, le ciel est descendu sur la Terre.
 
Elle nous explique que dotée de la surpuissance et de l’éternité de la vie, les plantes n’ont pas de vécu, de vie psychique : « puisque son mode de vie n’est pas celui de l’être-mortel, qu’elle n’est pas une vie inquiète, mais une vie indifférente, qu’elle se reproduit en se divisant, qu’elle renaît sans cesse de ses cendres, qu’elle ne se tient pas dans l’écart mais au contraire dans l’immanence avec son milieu » (p.92). Tout ce verbiage pseudo-hégélien pour nous persuader que c’est très mal de manger le bœuf mais pas les carottes! 
 

« Une vie fixée » certes, mais qui a la bougeotte !
 
Le fondement de sa justification d’une différence d’essence entre l’animal et la plante repose sur une deuxième thèse selon laquelle la vie végétale est une vie « fixée » : « Elles [les plantes] se développent, grandissent, forcissent, se propagent, changent de forme, mais elles ne se meuvent pas » (p. 12) Pour l’auteure cette absence de mouvement est quelque chose de capital, une caractéristique essentielle du mode d’être du végétal. « Cette situation n’est pas un détail formel », le végétal aurait une vie fixée, que l’auteure caractérisera surtout négativement parce qui lui manque en comparaison de la vie animale, ce qui lui permettra de assigner à ce végétal un statut conforme au véganisme.
 
Certes, cette façon de distinguer l’animal, être qui se meut, du végétal, être qui ne se meut pas, est des plus traditionnelles et l’A. peut appeler à sa rescousse, pour la fonder une cohorte de philosophes du passé. Mais on sait depuis très longtemps qu’il existe des plantes qui bougent. La Sensitive (Mimosa pudica) introduite en Europe au XVIIe siècle qui referme ses feuilles lorsqu’on la touche est sans doute le cas le plus populaire et spectaculaire de ces plantes qui bougent mais il y a aussi les grimpantes et les carnivores. Toutes ces plantes ont posé problème à ces philosophes et posent problème l’A. qui  comme eux voit dans l’absence de mouvement sinon l’essence, du moins une caractéristique distinctive du végétal. Il a donc fallu qu’ils en disposent et pour le résoudre l’A. va s’appuyer sur eux. Les ouvrages auxquels elle se réfère datent pour les plus récents du début et de la première moitié du XXe siècle : L’évolution créatrice de Bergson 1907, Les degrés de l’organique et l’homme de Plessner (un philosophe anthropologue allemand) 1928, des textes de Canguilhem (épistémologue bachelardien) datant des années 50. Or les découvertes qui ont révolutionnée la connaissance des plantes datent d’une trentaine d’années. Devant ces nouvelles connaissances, quelles auraient été les interprétations de ces auteurs qui philosophaient à partir des données et théories biologiques de leur époque ?
 
En tout cas, en s’en tenant à leurs analyses sans prendre en compte ce qui dans les récentes découvertes peut apporter de neuf à la vision du règne végétal, tout se passe comme si l’auteure avait décidé de ne pas en tenir compte. Comme cette option reste dans l’implicite et dans le non-dit, elle n’est pas justifiée. Elle pose pourtant problème. Peut-on philosopher sur le végétal en laissant de côté l’état actuel de la connaissance scientifique en la matière ? Ce n’était pas la façon de procéder des auteurs dont elle utilise les analyses qui toutes s’appuyaient sur les connaissances de leur époque.
 
Dans sa première façon de contourner cette donnée factuelle qui oblige à considérer qu’il y a des plantes qui bougent et pour continuer d’opposer le règne animal au règne végétal, l’A. s’appuie principalement sur les analyses de Bergson dans L’évolution créatrice. Fixité et mobilité y sont considérées non comme des caractères mais des tendances évolutives, ce qui permet à Bergson et à  F. Burgat qui reprend cette interprétation de régler au moins en partie la question de ces contre-exemples à l’absence de mouvements chez les plantes. Ceux qui sont mentionnés dans le texte de Bergson sont ceux des plantes grimpantes, des plantes insectivores et ceux de la Sensitive. Tous ne seraient selon Bergson que des cas marginaux et leurs mouvements limités à seulement des parties de leur organisme : elles ne se déplacent pas. Que la plupart des vivaces à rhizome déplacent leur point d’ancrage lui avait échappé et semble avoir aussi échappé à Burgat. Cela est typique d’une tendance fort répandue de ne prendre en compte que la partie aérienne et visible des végétaux et d’ignorer leur partie souterraine invisible.
 
Car il y a bien des plantes qui non seulement bougent mais qui de plus, peuvent changer de lieu. Leur nombre, comme le nombre d’espèces auxquelles elles appartiennent est loin d’être négligeable. Ces plantes déplacent leur point de fixation migrant progressivement vers des endroits plus favorables.
 
Parmi celles-ci, connue de tous, il y a le muguet. Il n’est nullement nécessaire d’être un botaniste chevronné pour reconnaître un plan de muguet. Il faut déjà connaître un peu plus de botanique pour savoir que cette plante se déplace. Et le muguet n’est pas le seul à déplacer son point de fixation, c’est le cas aussi de plantes aussi communes que le chiendent, le sceaux de Salomon. Elles utilisent le même procédé que le muguet : « Le chiendent a un rhizome qui croît horizontalement dans le sol et produit chaque année une nouvelle pousse dressée, qui porte des feuilles et des fleurs. Les pousses de l’année précédente disparaissent au fur et à mesure, ainsi que les parties les plus âgées du rhizome ; la plante avance au rythme d’allongement de son rhizome. (…). Il en est de même du sceau de Salomon, du muguet … dont le rythme de déplacement est plus faible. (12). Précisons qu’il ne s’agit pas d’une plante qui renaîtrait de ces cendres mais d’un même pied, le muguet étant une plante géophyte, c’est-à-dire une plante dont les bourgeons de renouvellement, ceux qui lui permettent de survivre à la saison défavorable, sont situés dans le sol.
 
Il en va de même pour les orchis et les ophrys mais eux déplacent leur point d’ancrage d’une autre manière comme le rapporte Aline Raynal-Roques dans l’ouvrage cité. Ils produisent « chaque printemps un petit tubercule tandis que se détruit progressivement celui de l’année précédente. La séquence de tubercules progresse en ligne : la plante avance, de tubercules en tubercules, au fil des années. Le déplacement est lent, de l’ordre de quelques centimètres par an. » (13)
 
Dans cette partie souterraine, on peut encore signaler des mouvements particuliers aux plantes à bulbes que Bergson ignorait, en tout cas ne mentionne pas et que Burgat ignore aussi ou passe sous silence. Selon l’espèce, les plantes bulbeuses vont fixer leur bulbe à une profondeur dans le sol optimale pour elles. Par exemple, pour les cormes des Crocus, elle est de 5 à 7 cm, le bulbe de certaines Amaryllis est de 20 à 30 cm.  Or dans les conditions naturelles, c’est-à-dire non plantés par un jardinier ou accidentellement par quelque animal fouisseur, le jeune bulbe commence à se développer juste sous la surface du sol. Il devra s’enfoncer progressivement pour trouver le lieu optimal où se fixer. A cette fin, il produit des « racines tractrices » « qui se développent vers le bas ; puis elles se raccourcissent  en prenant un aspect ridé transversalement ; la traction ainsi réalisée entraîne le bulbe vers le bas. »(14).
 
Donc, les plantes, ou du moins certaines d’entre-elles, non seulement bougent mais changent de place, en déplaçant leur point de fixation vers les endroits les plus favorables. Si l’on veut vraiment étudier les plantes pour elles-mêmes sans faire de zoocentrisme, ce sont à ces façons originales de se déplacer qu’il faut s’intéresser. Il apparaît alors que la mobilité et la fixité ne constituent pas deux pôles ou deux tendances évolutives, l’une propre au règne animal, l’autre au règne végétal et s’opposant mais que dans le cas des végétaux, il y a chez certains d’entre eux une manière originale de combiner fixité et mobilité, au sens changement de lieu comme dans le cas pour les plantes vivaces à rhizomes et à bulbes.  
 
Mais finalement de cette spécificité des plantes, de cette « plantitude » pour reprendre une expression de Marc-André Selosse, l’A. n’a cure. Elle cherche à montrer que, alors que les animaux sont conscients de ce qu’ils font, les plantes ne peuvent pas l’être, y compris lorsque certaines d’entre elles manifestent une aptitude à se mouvoir qui n’est pas marginale dans le règne végétal et qu’elles se meuvent de façon tout à fait originale. Pour l’A., il s’agit, avant tout, de défendre les a priori végans sur le règne végétal en liant la capacité de se mouvoir dont les plantes seraient dépourvues à la conscience dont elles seraient du même coup également dépourvue.
Il y a donc des contre-exemples manifestes à cette absence de mouvement des plantes comme on vient de le rappeler.  Bien qu’elle ne dise rien, ou presque rien, d’eux  F. Burgat n’est sans doute pas sans les ignorer et il faut donc en disposer pour sauver ce qu’elle a posé comme étant par essence le mode de vie du végétal : « la vie fixée ».  Il s’agit de se prémunir contre les découvertes passées, présentes ou à venir de mouvements chez les plantes qui pourraient remettre en question cette conception des plantes comme des légumes au sens figuré et aussi au sens propre pour les comestibles.
 
Aussi l’A. passe d’une simple faculté de se mouvoir à une mobilité dont « les motifs ne seraient pas des causes » ! Mobilité dont seraient pourvus les animaux et dépourvues les plantes.
« Aucune plante ne se meut à la façon des animaux, qui quittent un lieu pour un autre, et ce, pour des motifs qui ne sont pas des causes, affirme-t-elle » Si on peut être d’accord avec le début de cette assertion puisque les animaux ne produisent pas de racines pour se mouvoir comme le font les plantes bulbeuses, il faut cependant reconnaître qu’en écrivant cela, ce n’est pas du tout ce que veut dire l’A.
 
Les plantes ne quitteraient pas un lieu pour un autre pour des motifs qui ne seraient pas des causes, ce que feraient les animaux. Cette assertion est pour le moins obscure. En fait pour tenter de comprendre ce qu’elle veut dire, il faut se reporter quelques pages en arrière où elle livre un aperçu des thèses de Schopenhauer concernant cette question. Il s’agirait d’une volonté sans représentation, un vouloir qui ignore tant son objet que la finalité recherchée par l’action entreprise. Ainsi l’oiseau qui construit un nid n’aurait pas la représentation de ses œufs, ni l’araignée de sa proie lorsqu’elle tisse sa toile. Il s’agirait de rendre intelligible une activité vitale aveugle et dépourvue de finalité  (voir p. 42 – 43 de l’ouvrage).
 
Si certaines activités animales relèvent de cette catégorie, il faut aussi admettre, suivant Schopenhauer et l’A. qu’il en existe d’autres qui ont une fin que l’animal se représente et qu’il poursuit consciemment. En d’autres termes, qu’il choisit effectuer volontairement en toute conscience. Se mouvoir en serait une. En d’autres termes, les animaux qui se déplacent doivent savoir où ils veulent aller et pourquoi. Ce ne serait pas le cas de la plante même si elle se déplace. Pourquoi en serait-il ainsi ? Pourquoi seul, l’animal … Parce qu’il aurait un cerveau ? Les plantes n’ont pas de poumons mais respirent, elles n’ont pas d’estomac mais se nourrissent et nous verrons plus loin la géniale intuition de Bergson à ce sujet. Mais l’un et l’autre peuvent-ils se représenter un but, s’ils n’ont pas de langage peuvent-il avoir des représentations mentales d’un but ? 
 
Cette distinction entre « quitter un lieu pour un autre pour des motifs qui ne sont pas des causes » versus « quitter un lieu pour un autre pour des motifs qui ne sont que des causes »,  pour obscure qu’elle puisse être, reste néanmoins essentielle pour les visées de l’A. En effet, lier mobilité et conscience permettrait certes de conférer une conscience à n’importe quel animal mais  aurait des conséquences catastrophiques pour ce qu’elle cherche à établir, à savoir que la plante ne sait pas ce qu’elle fait, n’a pas conscience de le faire, qu’elle n’a pas de conscience ni d’elle-même, ni de quoi que ce soit. En effet,  «entre la mobilité et la conscience, il y a un rapport évident » écrit Bergson, ce qu’approuve l’A. qui commente « comment, en effet, aller ici plutôt que là, sans intentionnalité ? », cette interrogation étant purement rhétorique.
 
Il faudrait donc accorder la conscience et tout ce que la mobilité implique aux plantes qui déplacent leur point de fixation pour migrer vers un endroit plus favorable mais le refuser à celles qui ne le font pas ? Cela semble peu vraisemblable et en tout cas déplacerait la « césure » à l’intérieur du règne végétal, ce que n’admettrait pas l’A.
 
Mais il y a pire car Bergson va beaucoup plus loin. Il note que la mobilité implique qu’un organisme qui en est doté ait le choix entre des mouvements avec une conscience qui accompagne ces choix. « Mais, affirme-t-il ni cette mobilité, ni ce choix, ni par conséquent cette conscience n’ont pour condition nécessaire la présence d’un système nerveux : celui-ci ne fait que canaliser dans des sens déterminés, et porter à un plus haut degré d’intensité, une activité rudimentaire et vague, diffuse dans la masse de la substance organisée. Plus on descend dans la série animale, plus les centres nerveux se simplifient et se séparent aussi les uns des autres ; finalement, les éléments nerveux disparaissent noyés dans l’ensemble d’un organisme moins différencié. Mais il en est ainsi de tous les autres appareils, de tous les autres éléments anatomiques ; il serait aussi absurde de refuser la conscience à un animal, parce qu’il n’a pas de cerveau, que de le déclarer incapable de se nourrir parce qu’il n’a pas d’estomac » Même si cette assertion est fondée dans L’évolution créatrice sur des raisons discutables dans la mesure où elles supposent une échelle des êtres et tendent à confondre modularité et polyvalence avec indifférenciation, on voit tout le parti que pourraient en tirer les partisans de la neurobiologie végétale et des partisans d’une plante qui saurait ce qu’elle fait et serait consciente bien que n’ayant pas de cerveau. Cette absence de système nerveux et de cerveau étant l’un des arguments principal utilisé par ceux qui refusent de parler d’intelligence et d’activité volontaire chez les plantes. Or, l’A. bien qu’étant de ceux-là,  approuve la conclusion de ce passage que j’ai souligné. Si elle peut le faire, c’est parce qu’elle considère que les déplacements des plantes quand ils existent ont des motifs qui ne sont que des causes. Non conscient donc non intentionnels.
 
Les plantes auraient donc des mouvements mais ne se mouvraient pas : elles ne feraient que réagir à des stimuli externes qui, en sorte la feraient bouger : « les mouvements des plantes sont déterminés par le milieu » (p. 62) elles ne se meuvent pas même si elles en ont l’air. Pour l’A. c’est le milieu qui  les fait se mouvoir et il détermine leurs mouvements, leurs directions ; il provoque leur mouvement et le modèle. Aussi lorsque les plantes nous semblent décider d’aller dans telle direction plutôt que dans telle autre, ce n’est pour l’A. qu’une apparence, en réalité elles réagissent « à une palette de stimuli et sont donc animées de mouvements multiples » (p. 62).
 
Cette façon de concevoir le comportement d’une plante fait irrésistiblement penser à Skinner et à sa théorie du comportement modelé par des « contingences de renforcement » si ce n’est que ce psychologue ne s’est pas intéressé aux plantes et n’a pas tenté d’appliquer à leur comportement sa théorie. De plus, il ne fait pas de distinction entre le comportement animal et humain, l’un est l’autre étant « modelé » de la même façon. Pour Hans Jonas auquel l’A. se réfère, il faut distinguer entre le mouvement purement « réactif » et « local » d’un végétal, en l’occurrence  une plante carnivore – la Vénus attrape-mouche ou dionée – qui referme sur une proie qui a stimulé les poils de ses feuilles aux bords pourvues de dents  avec celui « contrôlé centralement » d’un animal qui ouvre et ferme sa mâchoire. Voici le texte de Jonas qu’elle cite. Cela vaut la peine de le rapporter pour que chacun puisse constater par lui-même que ce n’est pas ce que ce philosophe a écrit de meilleur : «  La plante peut-elle fermer et ouvrir ses feuilles ? L’animal peut librement fermer et ouvrir ses mâchoires  quand il en a envie – pour mâcher, pour bailler, ou simplement pour exercer cette faculté – et il peut arrêter et inverser chaque mouvement en cours ».
 
Ainsi selon Jonas, les animaux peuvent ouvrir et fermer leur gueule pour rien : l’acte gratuit du chien qui prouve sa liberté de mouvement ! Il est évidement pour le moins douteux que l’acte d’ouvrir et de fermer ses mâchoires soit chez un animal libre de tout stimuli interne ou externe ! Bailler est un acte réflexe involontaire qu’un homme peut juste « étouffer », ce que ne fera jamais un animal ! La mastication est une phase de la manducation qui peut certes s’interrompre mais n’est pas un bon exemple d’action libre.  Voilà pour l’animal !
 
Pour la plante, ce n’est guère mieux : si la fermeture de la feuille n’était qu’un simple mouvement réflexe en stimulus/réponse localement provoqué, il se déclencherait quel que soit le stimulus qui excite la surface de la feuille, ce qui n’est pas le cas ! Pour éviter une fermeture intempestive du piège par des gouttes de pluie ou des brindilles poussées par le vent, le piège ne peut se fermer qu'après une double stimulation des poils sensitifs. La fermeture du piège de la dionée est donc un phénomène complexe contrôlé par le transfert de nombreux signaux à travers sa structure. Un premier signal est envoyé par le premier poil sensitif à être touché en direction des autres poils pour les sensibiliser. Puis, un deuxième signal est envoyé par le deuxième poil touché en direction des parties externes des lobes pour induire leur courbure. La nature exacte de ces signaux reste encore largement inconnue. Il faut de plus que la plante « se souvienne » qu’un premier poil a été touché pour qu’elle referme le piège lorsqu’un deuxième poil l’est. En outre, si l’intervalle de temps est trop long, le piège ne se referme pas. On est donc loin d’un mouvement purement réactif et local (15). L’attention aux détails permet d’éviter de dérailler lorsque l’on philosophie.
 
L’idée que les plantes sont passivité pure ne tient pas devant les preuves observationnelles et expérimentales qui montrent le contraire.
 
Même les végétaux qui paraissent immobiles ont des mouvements propres. Les arbres en sont de bons exemples. Les arbres sont les végétaux qui semblent les moins aptes à avoir des mouvements spontanés. Pourtant bien que leurs mouvements soient invisibles à l’œil nu, s’ils restent bien entendu ancrés dans le sol par leurs racines, ils bougent pour s’adapter à leur environnement et cette motricité doit être distinguée de leur croissance. C’est le réseau de la cellulose du bois qui se contracte et se détend et fonctionne ainsi comme un muscle rendant possible ces mouvements(16).  


Comme toutes les plantes, les arbres doivent avoir conscience de leur corps dans l’espace pour pouvoir pousser droit comme l’on brillamment démontré les chercheurs du PIAF –Laboratoire de Physique et Physiologie Intégratives de l'Arbre Fruitier et Forestier de l’INRA et de l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Ils ont découvert que « les plantes ne peuvent pas maintenir leur port érigé à l’aide de la seule perception de leur inclinaison par rapport à la gravité. Il faut leur adjoindre une perception continue de la propre courbure de leurs tiges et une tendance à la rectification de celle-ci. Il s’agit ainsi d’un phénomène de proprioception, comparable à ce que l’on rencontre chez les animaux et les humains et qui permet aux organismes d’avoir le sens de leur forme et de leur mouvement » (17) ; autrement dit, une certaine conscience de leur propre corps.
 
Et si cela ne suffisait pas, pour achever de battre en brèche cette conception de la plante légume que F. Burgat veut restaurer en ignorant superbement les découvertes récentes sur les végétaux, voici un texte récent de Francis Hallé, un auteur qu’elle aime citer mais mésinterprète en tirant dans son sens la conception de la plante de ce botaniste alors qu’elle en est à certains égards à l’opposé puisque pour lui, l’arbre et plus généralement la plante qui est « en face de nous » n’est plus celui de nos parents et encore moins celui de nos grands-parents « après un demi-siècle de découvertes par les chercheurs du monde entier », a fortiori donc, il n’est plus celui des philosophes du XIX et de la plus part des auteurs sur lesquels F. Burgat appuie sa phénoménologie des plantes. Donc à propos des lianes à vrilles comme la Passiflore ou la Bryone qui ne changent pas de lieu mais ne sont pas immobiles pour autant, Francis Hallé rapporte une expérience qui montre qu’elles sont capables d’anticipation, bien que sans cerveau : « Poussant près d’un support inerte, une jeune liane envoie une vrille dans sa direction. Juste avant que la vrille ne l’atteigne, on déplace le support de cinq centimètres vers la droite. La liane envoie une deuxième vrille et juste avant qu’elle ne touche le support, on déplace à nouveau ce ddernier de cinq centimètre vers la droite. Après avoir répété l’opération quatre ou cinq fois, l’expérimentateur a la surprise de constater que la liane envoie sa prochaine vrille cinq centimètre à droite du support. »(18)
 
Sans doute l’A. n’admettrait pas cette accumulation de faits comme probante : « La pure empiricité ne saurait fournir ses cadres à la pensée qui conceptualise. Prise pour guide, la graduation, qui se constate parfois sur le plan empirique, fait courir le risque d’ l’indistinction. L’observation empirique ne doit pas empêcher le travail du concept, qui sépare et distingue. » (p. 47) Cette curieuse façon de penser le rapport aux données de l’observation et de l’expérimentation rend sa « vérité phénoménologique » impossible à réfuter mais la rend du même coup sans intérêt  et cet ouvrage en a finalement bien peu.
 

Notes

[10] Du bon usage des arbres, p. 23
 
[11] Julien Azémar L’Ardennais, 3/06/2020
 
[12] Aline Raynal-Roques, La botanique redécouverte, Belin/INRA, 1994 p. 271, voir aussi le schéma pour le muguet, p. 272.
 
[13] o. c., p. 270.

[14] Source : Aline Raynal-Roques, o. c., p. 270
 
[15] Source : http://dionee.gr.free.fr/bulletin/txt/d_45_a.htm Sur ce site, l’auteur propose même des expériences à réaliser sur la plante pour déchiffrer, en partie du moins, les arcanes du piège et de la façon dont il fonctionne.
 
[16] Voir un exposé succinct  de cette découverte et de la façon dont ont procédé les biophysiciens dans le dossier de Science et Vie de Mars 2013.
 
 [17] Lenne Catherine, Bodeau Olivier,  Moulia Bruno, 2014. « Percevoir et bouger : les plantes aussi ! » Pour la science, 438, pp.40 – 47 Paris, E. Belin.
 
[18] « Trois idées nouvelles au sujet des arbres », in Qentin Hernieaux et Benoît Timmermans, Philosophie du végétal, Vrin 2018
 

Dimanche 21 Juin 2020 Commentaires (0)
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