À l’heure où une ministre de l’écologie aux ordres des éleveurs ovins et des chasseurs milite activement pour que le loup ne soit plus une espèce strictement protégée, à l’heure où cette même ministre met en consultation un arrêté autorisant la destruction de 36 loups entre Juin 2016 et Juillet 2017, à l’heure où des individus qui se disent écologistes et qui sont membres du parti qui est censé représenter l’écologie politique écrivent un texte revendiquant l’éradication du loup en France, il est temps de rappeler que c’est une imposture de dire et de propager l’idée que le pastoralisme favorise la biodiversité en montagne, alors que le retour du loup en menaçant le pastoralisme est une menace pour la biodiversité des espaces montagnards.


Comme le résume bien Farid Benhammou « Certains détracteurs de la conservation du loup vont également fabriquer un discours au centre duquel se retrouve la biodiversité. Le syllogisme est simple : le loup (ou l’ours) est responsable de la fin du pastoralisme, or le pastoralisme de montagne entretient la biodiversité en montagne, donc le loup est nuisible à la conservation de la biodiversité. Ce raisonnement est activement porté par certains représentants professionnels agricoles et élus, relayés par certains médias et chercheurs. » La voie du loup, n°22, octobre 2005, p. 11.   

Voici trois textes qui montrent que la proposition soulignée est fausse.
 
 Texte n° 1 : « Le bétail exerce sur la prairie alpine une sorte de sélection négative »

Ceux qui veulent jouir du spectacle ravissant d’une prairie alpine feront bien d’y aller avant le passage des troupeaux.

Les modifications que le bétail imprime aux pelouses alpines sont plus profondes qu’on ne l’imagine d’ordinaire. Il ne s’agit pas d’une simple « cueillette de fleurs ». Le dommage atteint la végétation elle-même et va jusqu’à transformer de fond en comble les groupements naturels. Lorsque l’on parle d’une influence de l’homme à l’étage alpin où les prairies fauchées sont exceptionnelles, il s’agit avant tout de l’action qu’il exerce par le truchement de ses troupeaux.

Les bêtes en broutant causent un tort sérieux aux plantes les plus délicates, qui non seulement perdent avec leurs fleurs la faculté de se reproduire sexuellement, mais sont lésées aussi dans leurs organes végétatifs. Et ce n’est pas seulement la dent des herbivores qui compromet l’existence des végétaux alpins. Leurs pieds exercent des ravages importants. (…)

Les prairies servant régulièrement de pâtures prennent l’aspect caractéristique de montagnes russes. Les creux n’abritent que quelques mauvaises herbes paraissant insensibles au parcours du bétail, comme le pâturin couché Poa supina. Quant aux buttes qui représentent les parties les plus dures du sol et recouvrent souvent quelque caillou, elles sont épargnées pat le bétail routinier qui suit l’ornière. La végétation qui les recouvre est cependant très pauvre. En effet, exposée à l’action lessivante des pluies, la terre de ces « taupinières » s’appauvrit peu à peu en éléments minéraux. Seules des plantes peu exigeantes et plus ou moins acidiphiles peuvent s’y maintenir. Comme ces dernières à leur tour sont productrices d’humus acide, le phénomène primaire s’accélère, comme une réaction chimique qui serait catalysé par ses produits. Le résultat final d’une telle réaction en chaîne est l’appauvrissement général du pâturage. En résumé, on peut dire que le bétail exerce sur la prairie alpine une sorte de sélection négative du plus mauvais en broutant ou en écrasant les plantes les plus délicates. »

Claude Faverger (1956) Flore et végétation des Alpes, vol. 1, p.p. 194 – 195, Neuchâtel, Suisse. 
 

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Non seulement le pastoralisme n’entretient pas la montagne mais il a failli en faire un désert.
 

Texte n°2 : « Conséquences funestes de la transhumance »

On conçoit que, dès l’origine, [les premiers cultivateurs] aient assigné très judicieusement à la dépaissance la région gazonnée, riche en herbages succulents, qui s’étend au-dessus des bois et qui est si naturellement propice à l’élève du gros bétail, de même qu’à la nourriture des bêtes à laine. On conçoit aussi que ces riches pâturages qui s’offraient, pour ainsi dire, d’eux-mêmes, verts et fleuris pendant la belle saison, aient attiré les pâtres dont les troupeaux manquaient justement d’herbe durant l’été, au sein des régions inférieures, sous le climat sec et brûlant de Provence. De là l’usage, très anciennement connu des troupeaux transhumants, c’est-à-dire de ceux qui, parqués et retenus dans la Crau ou d’autres parties pierreuses de la Basse-Provence, y trouvant une herbe courte et rare, suffisante pourtant, pendant l’hiver et au premier printemps, remontent à la fin de cette dernière saison vers les sommets des Alpes, à la rencontre des pâturages que la neige vient d’abandonner, et dont l’herbe pousse avec d’autant plus de vigueur qu’elle n’a devant elle que trois à quatre mois de soleil et de chaleur avant de disparaître sous un nouveau tapis de neige, dès l’automne un peu avancé. Cette économie pastorale a longtemps fait la richesse de la région des Alpes, avant de l’épuiser. Elle contribua puissamment au déboisement et au dégazonnement des montagnes. En effet, l’intérêt dépendant de l’exploitation des troupeaux a dominé d’abord tout le reste ; et, après leur introduction sur des pentes uniquement gazonnés, on les aura amenés par la suite dans des parties récemment dépouillées de leur bois ou sur les lisières de ceux-ci. On a ainsi insensiblement amoindri le domaine forestier et entraîné sa dégradation soit totale, soit au moins partielle. Après les arbres, l’herbe même est devenue plus rare ; enfin, sur beaucoup de points, elle a entièrement disparu, et les écroulements torrentiels, agrandissant leur domaine et étendant leur action, ont achevé de réaliser la désolation de contrées primitivement riches et peuplées, plus tard entièrement désertes, le roc étant partout mis à nu.

L’aspect « ruiniforme » devenu, dans les Alpes, celui de la plupart des sommités et corrélatif d’un dépeuplement dont les progrès suivent une marche, pour ainsi dire inexorable, a frappé de nos jours une foule d’observateurs attentifs et impartiaux. Le chiffre décroissant des bêtes à laine est le symptôme le plus évident et le corollaire forcé d’un mal qu’on ne saurait nier. Mais en vain s’attachera-t-on à le déplorer, puisqu’on se trouve en présence d’un cercle vicieux et que le pacage lui-même constitue la cause active qui, en stérilisant les pentes originairement boisées ou gazonnées, entraîne la difficulté croissante de la dépaissance et par elle la diminution des troupeaux. C’est donc à la transhumance qu’il faut d’abord s’attacher. »

Gaston de Saporta « La transhumance et le déboisement dans les Alpes. Reconstitution du sol forestier » in Les Alpes Françaises, Albert Falsan édit., Nimes, 1893, reprint Lacour – Rediviva, Nimes, 2002, p.p. 327 – 329.  


A tous ceux qui se plaignent que l’abandon du pastoralisme entrainerait la fermeture des milieux et une perte de la biodiversité, on peut constater à partir du texte de Gaston Saporta, les catastrophes qu’a produites le déboisement, c’est-à-dire l’ouverture des milieux. Joint à la « sélection négative » décrite par Claude Faverger, opérée par les troupeaux même lorsqu’il n’y a pas de surpâturage, on voit combien est fallacieux l’argument selon lequel le pastoralisme entretient la montagne et est un facteur favorisant la biodiversité.

Dans les alpes du sud notamment le surpâturage a entrainé des phénomènes d’érosion de grande ampleur, rendant le pastoralisme lui-même problématique jusqu’à ce que les lois sur la restauration des terrains de montagne y mettent un terme. Cela est passé par un reboisement massif – d’abord autoritaire, ensuite plus négocié mais toujours volontariste – par l’aménagement des torrents et par la diminution de la charge ovine sur les pelouses d’altitude. La RTM (Restauration des terrains de montagne), les lois successives et le service spécifique ont permis de mener à terme cette entreprise « où, selon le Marquis de Saporta, l’homme ayant achevé son œuvre et payé sa dette envers la nature aura réussi à réparer le mal des générations antérieures, en restaurant les Alpes en leur état primitif ».
 

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Mais les leçons du passé s’oublient vite lorsque l’intérêt  et la pression de la mondialisation sont en cause. Le  surpâturage et le mal pâturage et leurs conséquences désastreuses réapparaissent avec l’augmentation de la taille des troupeaux, des dates inadéquates de montée à l’estive et de descente, un personnel insuffisant et mal formé, mettant de nouveau à mal les terrains de montagne.
 
Texte n°3  « Sans fleurs, ni couronnes »

« Les transformations du pastoralisme traditionnel avec passage à l’économie de marché passent par une augmentation très importante du nombre de têtes (5000 au lieu de 500 sur certains sites !), une arrivée précoce (mi-mai) et non modulée en fonction de l’état de la végétation, un départ tardif (mi-octobre) et un nombre de bêtes important. Les bergers, si bons soient-ils, sont incapables -au dire même d’éleveurs de la vallée de l’Ubaye- de s’occuper correctement de plus de 700 bêtes par troupeau.

L’escalade récente de ces pratiques pastorales a vu de gigantesques troupeaux s’égayer dans les prairies, autrefois dévolues à la fauche et souvent irriguées, autour des hameaux, voire des villages des hautes vallées. Ce sont les pelouses subalpines qui ont eu le plus à pâtir de ces excès. Les troupeaux, de plus en plus grands (plusieurs milliers de têtes pour les ovins : 4 000 ? 5000 ? en Ubaye. On ne sait. Ces chiffres sont tenus secrets. Plusieurs centaines de têtes pour les bovins ,dans la vallée de la Stura) ont aussi dévasté, au «niveau 2000», les pelouses à fétuque qui abritaient les plus belles espèces de notre flore alpine : anémones à fleurs de narcisse (Anemone narcissiflora), reines des Alpes (Eryngium alpinum, Livre Rouge National), lis de Saint-Bruno (Paradisea liliastrum), campanules barbues (Campanula barbata)….De vastes étendues désormais «steppiques» ondulent sous le vent tandis que les troupeaux saccagent, un peu plus bas, les sous-bois de mélèzes ou de pins, détruisent les murettes qui retenaient si bien la terre lors des orages et font le lit du ruissellement actuel et de la déforestation future. (…)

Une pelouse à fétuque paniculée, c’est 62 espèces en 1960 (sur 4m2, cité par A. Lavagne), 37 en 1972, 5 en 2001, au col de Vars qui avait déjà, à la fin du XIXe siècle la réputation de ne pas être un «paradis botanique» pour cause de pâturage d’ovins(…)

On voit de plus en plus de pacage sous forêt : Bassin de Barcelonnette, Haut-Verdon, vallée de la Durance… Les sous-bois fragiles du mélézin ne résisteront pas longtemps sur les pentes fortes des flancs de vallée. Déjà des couloirs mixtes (parcourus tour à tour par les avalanches et les coulées boueuses) griffent les versants. Avec le dégel des éboulis qui dure de longs mois, en raison du réchauffement, l’instabilité des versants est fortement accrue. Point n’est besoin de l’augmenter en introduisant des bovins dans les sous-bois !
La filière ovine est entraînée dans une spirale productiviste qui lui convient mal. »

Michèle EVIN, « Les effets du surpâturage dans les Alpes du Sud : impacts sur la biodiversité et la torrentialité », La voie du loup, n°22, octobre 2005, p.p. 14 – 17.
 
 

Mercredi 8 Juin 2016 Commentaires (1)
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