La libre évolution consiste en une « non gestion » d’un espace que l’on laisse se transformer au cours du temps sans « forçage » anthropique. Appliquée aux espaces protégés, cette « non gestion » s’oppose à leur aménagement dans une optique de patrimonialisation qui vise à les maintenir en l’état pour leur valeur intrinsèque ou pour tenter la conservation d’espèces rares ou en danger.

Appliquée aux espaces en déprise agricole, c’est-à-dire aux friches, il s’agit de les laisser s’embroussailler et de peut-être se transformer à long terme en forêt sans chercher à garder un milieu ouvert.

Appliquées aux forêts non exploitées ou qui ne le sont plus et laissées à elles-mêmes la libre évolution est de fait. Il s’agit d’un ré-ensauvagement passif.

Alors que certains politicien voudraient que l’on puisse les exploiter à nouveau sans grand succès jusqu’à présent malgré les aides diverses qu’ils ont mis en place, d’autres au contraire voudrait transformer ce « rewilding » passif en un « rewilding » actif « pour atteindre une pleine naturalité » sans voir un seul instant qu’il ‘agit d’une contradiction dans les termes.

Il s’agirait de réintroduire des animaux qui en ont disparu depuis plus ou moins longtemps ou des animaux "dé-domestiqués" s’en rapprochant « Un grand herbivore domestique de race ancienne ou dédomestiqué peut, s’il est présent toute l’année dans un milieu naturel, restaurer la fonction d’herbivorie et ses effets positifs sous réserve d’une densité limitée et d’absence de traitement pharmaceutique » selon un avocat de ce mode de ré-ensauvagement, Gilles Rayé qui cite comme exemple les « aurochs  reconstitués » de l’’Aubrac (Rayé 2021). En attendant sans doute que le génie génétique fasse revivre les grands mammifères du pléistocène !!! Il est à remarquer ce rewilding n’exclut pas l’exercice de la chasse parce qu’il est nécessaire de réguler les herbivores en attendant que les prédateurs soient en nombre suffisants, en remplacement, ou en complément de ceux-ci. Ce qui ne peut satisfaire l’ASPAS.


L’ASPAS est une association que l’on peut qualifier d’anti-chasse, bien qu’elle s’en défende alors que toute sa pratique le montre de façon criante. D’ailleurs ni les chasseurs, ni les animalistes ne s’y sont trompés. Les chasseurs la considèrent comme une association hostile et les anti-chasses, animalistes plus ou moins radicaux constituent l’essentiel de ses supporters, adhérents et donateurs. Elle jette son dévolu sur des espaces à forte naturalité, des forêts, principalement qu’elle achète pour en faire des réserves. Comme par hasard, il s’agit souvent de domaines soit réservés à la chasse comme le Grand Barry dans le Diois ou le Valfanjouse dans le Vercors drômois, soit des sites fréquentés par les chasseurs et les pêcheurs comme Les deux lacs sur le Rhône. Espaces de nature en libre évolution certes ; mais surtout et avant tout, sans fusil, ni canne à pêche, ni bêtes à laine ou à cornes, alors que chasse, pêche, pâturage ont préservé la naturalité de ces sites que cette association a acquis ou convoite. L’ASPAS veut protéger les animaux sauvages des chasseurs… mais pas des animaux prédateurs. Or, à tout prendre, si c’est une question de souffrance, pour un chamois être tué par un bon chasseur qui vise bien, c’est bien moins douloureux que d’être dépecé vivant par un loup… Et s’il n’y a pas de régulation, de mourir de faim. Mais quand on déteste la chasse, on entre pas dans ces considérations…


C’est contre cette façon de procéder de l’ASPAS que j’argumenterai dans cet article en me focalisant sur la dernière acquisition en date de cette association, une ancienne réserve de chasse de presque 500 hectare achetée au prix de 2,3 millions d’euros et qu’elle tente maintenant de convertir en une de ses « réserves de nature sauvage® », non sans mal et sans y réussir jusqu’à présent.


Je ne suis pas pour autant opposé à l’idée de libre évolution, bien au contraire, mais pour libre évolution de terres en déprises agricole ou sylvicole qui pour diverses raisons ne seront plus exploitées à court, moyen et sans doute long terme, un rewilding passif, qui respecte le temps long de la nature.


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Voici ce que Madline Rubin la directrice de l’ASPAS déclare à la journaliste du Monde à qui elle fait visiter le Valfanjouse dans la commune de Léoncel dans la Drôme, une propriété faites de près et de bois qui était avant son achat par l’ASPAS un espace entièrement consacré à la chasse, à ses différentes formes et organisé à cet effet et qu’elle compte maintenant laisser en libre évolution :« Les animaux se trempent dans la boue puis se frottent aux arbres. A force, l’écorce se décolle. Les parasites vont pouvoir entrer dans l’arbre, qui va ensuite mourir. Mais quand on a des arbres morts, ici, on est content ! Cela fait venir des insectes, des champignons… Il est temps de laisser vieillir les arbres. » 1

Les animaux se frottent aux arbres, l’écorce se décolle, les parasites vont tuer l’arbre. On est content, il est temps de laisser vieillir les arbres !!!! Ou elle n’a pas conscience de se contredire, ou elle se moque de nous et de la journaliste qui retranscrit ses propos sans en signaler l’absurdité!

En fait l’ASPAS est avant tout une association anti-chasse et son intérêt pour la « libre évolution » est secondaire, un moyen pour son objectif : la protection des animaux sauvages comme le définit son acronyme (ASsociation pour la Protection des Animaux Sauvages). La protection contre qui ? Les chasseurs essentiellement !


Baptiste Morizot, philosophe soutien de l’ASPAS, interprète l’opposition entre l’ASPAS et les éleveurs, les chasseurs et les paysans de la Drôme comme un malentendu né d’une conception dualiste qui oppose l’homme et la nature. « Le dualisme fonctionne dans nos esprits par la loi des proportions inverses, comme des vases communicants : ce qui est bon pour l’un est mauvais pour l’autre (…) ce qui est donné à l’un est pris à l’autre. » 2 Pour résoudre le conflit, il faudrait sortir de ce dualisme. Mais la façon d’en sortir de l’ASPAS est plutôt curieuse : elle est d’interdire l’espace en cause aux gens qui y vivaient et en vivaient depuis les temps historiques et préhistoriques.


On peut s’interroger à propos de ce dualisme « homme/nature »3  : qui est le plus dualiste, les habitants du lieu qui ont des pratiques leur ont permis d’en vivre tout en lui conservant sa « haute naturalité » ou ceux qui comme l’ASPAS veulent les en exclure parce que ce sont des humains qui empêchent la nature de s’exprimer ?


Le conflit entre les ruraux et l’ASPAS est beaucoup plus terre à terre mais néanmoins aussi significatif que ces abstractions métaphysiques qui en cachent les véritables enjeux, une concurrence pour la propriété de terres dont le prix est trop élevé pour que les paysans puissent l’acquérir surtout face à l’ASPAS, association qui est pour le moins aisée, qui fait encore monter les prix en se rendant acquéreur pour se retrouver, in fine, seule à pouvoir acheter : « Ce qui les énerve sur notre projet actuel « Vercors vie sauvage » c’est qu’il s’agit d’une zone de 500 hectares, donc c’est grand, donc c’était cher. Personne n’arrivait à l’acheter. On a pu l’acquérir. » (Déclaration de Madline Rubin à Charlie Hebdo, 21 août 2020). Et une fois propriétaire des 490 ha de Valfanjouse dans la Drôme, acquis je le rappelle au prix de 2,3 millions d’euros, cette association en expulse l’éleveur de la ferme voisine qui fauchait une trentaine d'hectares sur le site avec l’accord de l’ancien gestionnaire.


Pourtant l’ASPAS écrit sur son site : « Aucune zone agricole ou de pâturage n’a fait l’objet d’acquisition. L’ASPAS a fait le choix de concentrer ses acquisitions dans des zones les plus naturelles possibles »4 et «Les RVS ne sont pas sur des terrains agricoles »5 . Tiens donc ! Monsieur Valéry Vassal, l’éleveur concerné est bien placé pour en douter!


Il faut ajouter que l’ASPAS a essayé d’acheter un espace de 300 hectares de la montagne de Miélandre dans le Diois, où six agriculteurs faisaient du pâturage sous-bois. Il est vrai qu’en chicanant un peu, on peut expliquer que cela n’en faisait pas une « zone de pâturage » puisqu’il s’agit de pâturage en forêt, mais ce n’était l’avis ni des élus, ni des usagers locaux, ni même du Parc Naturel Régional des Baronnies Provençales. En concurrence avec le projet de l’ASPAS «  un projet d’Espace Naturel Sensible avec l’intercommunalité de Dieulefit, le Département, la Région, le Parc Naturel Régional des Baronnies Provençales s’est bâti, et la propriété a finalement été rachetée au prix de 800 000 euros sur des fonds publics pour maintenir «un élevage pastoral, l’entretien et la gestion des ressources forestières, l’agritourisme » et éviter l’implantation d’une nouvelle Réserve de Vie Sauvage®. » Ariane Cornerier (2021), p. 59 https://www.sciencespo.fr/public/sites/sciencespo.fr.public/files/Cornerier%20Ariane.pdf [Sa thèse est une source importante non seulement pour le cas de la réserve ASPAS de la Drôme mais aussi sur la question plus générale du « re-ensauvagement en Europe.]


Dans son apologie de la méthode qui consiste à acheter des terres pour les laisser en évolution libre, Morizot y voit un détournement du droit de propriété. Dans les faits, il n’en est rien. La propriété ce n’est pas d’abord le droit d’exploiter que l’on pourrait détourner en droit de protéger comme il l’affirme. L’ASPAS ne fait qu’utiliser le droit de propriété sans détournement aucun dans toute sa rigueur, sans arrangement avec ceux qui avait négocié un certain usage d’une petite partie de la propriété.


Plus précisément et très concrètement, elle s’en sert comme elle en a le droit pour ôter toute possibilité à l’éleveur voisin de faucher et faire pâturer ses vaches sur 30 ha, alors qu’il avait un contrat oral avec l’ancien gestionnaire pour le faire moyennant une compensation en nature, ce qui permettait aussi de garder ce milieu ouvert avec sa riche flore associée. 30 ha sur 500 ha, c’est-à-dire environs 6% ! Et pour ces 6%, l’ASPAS met une ferme bio en danger en la déstabilisant économiquement en la privant des prés de fauche et de pâtures essentiels pour nourrir ses bêtes.


Lorsque l’ASPAS et B. Morizot justifient cette intransigeance en affirmant qu’il ne s’agit que de mettre en libre évolution une surface infime du territoire national, de deux choses l’une : ou ils n’ont compris ni le problème particulier de l’agriculteur, ni le problème plus général d’accès à un foncier devenu trop cher6 pour des paysans qui n’arrivent que difficilement à survivre économiquement ; ou ils ne veulent pas le comprendre parce qu’ils n’en ont rien à faire. Ainsi selon la directrice de l’association il n’y a pas besoin d’un agriculteur pour garder cette partie de la propriété en milieu ouvert, les ongulés et les sangliers s’en chargeront! Certes, les sangliers s’en chargeront tellement bien qu’ils déterreront les bulbes et défonceront les prairies dont il ne restera que boutis et vermillis.


Comme le demande un paysan qui « fait du bio » : «  «Pourquoi ils ne rachètent pas des friches industrielles ? Il y en a plein dans la vallée du Rhône. Et ils les remettent au vert. »7  En effet, pourquoi ? « Ce qui nous intéresse, [déclare sans ambages la directrice de l’association] ce sont les lieux qui sont en train de se reconstituer d’un point de vue écologique et auquel on a le moins touché possible. On peut gagner 100 ans si on arrive à protéger des arbres qui ont déjà une centaine d’années et c’est ça de pris. »8


Disons plutôt que ce qui ne les intéresse pas, ce sont des milieux trop dégradés pour être l’’habitat actuel des animaux sauvages dont ils se veulent les protecteurs et dont ils s’occupent au premier chef, à savoir des mammifères chassables ou piégeables, le gibier ou ses prédateurs (renards, lynx, loups, blaireaux, ours principalement). Si l’ASPAS achète des espaces à haute naturalité, c’est d’abord pour que ne soient plus chassés les animaux sauvages qui y vivent au moment de l’acquisition et pour les laisser ensuite dans ces espaces en « libre évolution » pour qu’ils puissent y prospérer à l’abri des fusils : « Ce volet-là de l’action de l’Aspas a été pensé dès l’origine de l’association il y a 40 ans, mais ça fait une dizaine d’années qu’on a eu la volonté de le concrétiser vraiment. Parce que c’est essentiel. C’est en protégeant les milieux qu’on pourra protéger les animaux et c’est donc en devenant propriétaire qu’on peut décider ce qu’on peut faire pour la protection des milieux » 9


Ironie de l’histoire, c’est grâce à la chasse et à une exploitation extensive par ceux que l’ASPAS met dehors que le domaine de Valfanjouse est un des sites « en train de se reconstituer d’un point de vue écologique et auquel on a le moins touché possible » (selon les déclarations de la directrice de l’ASPAS elle-même)10 . Quelle reconnaissance venant d’une association anti-chasse qui a une certaine porosité avec les animalistes, les végans et autres antispécistes ! Ce qui veut donc dire que ces chasseurs, éleveurs, sylviculteurs, agriculteurs locaux avec lesquels elle n’a pas voulu négocier, ni « rien lâcher » ne sont pas ces extractivistes, productivistes et lobbyistes qu’elle se plaît à dénoncer de concert avec B. Morizot11 . Il faut croire que dans ce cas précis « l’extraction [ ?], la pâture, la coupe, la fauche, la chasse.. » n’ont pas eu cet effet délétère que dénonce à longueur de pages ce dernier12 ! Mais l’affaire est entendue : on ne négocie pas avec ces « pelés, ces galeux » d’où viendrait tout le mal. Leurs activités sont déplaçables selon l’ASPAS, c’est pourtant où sont leur activité qu’est aussi leur lieu de vie, mais de cela, il faut bien reconnaître qu’elle n’en a cure.

On ne négocie pas avec eux parce négocier serait défendre les dominants « qui ont le plus grand pouvoir économique et politique de lobbying » écrit B. Morizot 13 tout à rebours de la réalité comme on l’a rappelé ici et comme établi de façon irréfutable par Ariane Cornerier (2021). Face à cette association, les paysans et chasseurs drômois sont démunis économiquement, personne parmi eux ne pouvait acheter cette propriété, même en s’associant à plusieurs. Ils sont aussi démunis juridiquement face à une association procédurière, eux qui ont l’habitude de régler leurs différends sans passer par la case procès qui coûte cher. Ils le sont médiatiquement parce que, comme ils le reconnaissent « « nous, les paysans, on n’est pas bon pour l’allocution, eux ils sont doués pour ça, ils sont tout le temps dans les médias »14 Il ne leur reste que la manifestation. Dans le cas précis, on voit que le dominant n’est pas celui que Morizot voudrait nous faire croire.


Si le ré-ensauvagement à la mode de l’ASPAS diffère de la préservation de la wilderness à l’américaine en ce sens qu’il ne postule pas un état initial vierge de toute influence humaine que les blancs ont cru trouver et qu’il fallait préserver, il lui ressemble dans sa manière de procéder. Pour créer les parcs nationaux, les colons blancs en ont expulsé leurs habitants, oublieux du fait que s’ils étaient dans l’état dans lequel ils les voyaient, c’étaient parce que ceux y vivaient et en vivaient les avaient conservés ainsi. Et c’est ainsi partout dans le monde : « C’est souvent précisément parce que ces endroits ‘sauvages’ ont été protégés par leurs gardiens autochtones que les défenseurs de l’environnement les ont choisis comme réserves. »15 Cela n’est pas sans conséquences pour les populations ainsi expulsées de leur milieu de vie : «L’expropriation des peuples autochtones à des fins de protection de la nature peut paraître plus bénigne [qu’à des fins économiques], mais pour eux, les conséquences n’en sont pas moins catastrophiques. Une fois séparés de leurs terres, ils commencent à oublier leurs traditions, leur savoir-faire et leurs connaissances qui ensemble tissent la toile de leur identité. S’ensuit alors un profond déclin de leur santé physique et mentale. » 16


L’ASPAS a jeté son dévolu sur cette propriété à Léoncel parce qu’elle était en bon état de conservation d’un point de vue écologique et possédait une « haute naturalité » mais qui a laissé pousser ses arbres centenaires ? Grâce à qui ces lieux sont en « bon état de conservation », exploités en leur conservant une « haute naturalité » ? C’est grâce à la chasse honnie et aux ruraux qui y vivent. En guise de remerciement, ils en sont expulsés, perdants d’un combat à armes inégales. Certes, ce n’est pas tout un peuple, simplement quelques ruraux mais ce n’est pas pour autant sans conséquences pénalisantes pour eux. Il ne s’agit pas seulement de problèmes économiques mis à part les éleveurs directement touchés, la propriété étant privée, « Il s’agit d’une dépossession symbolique ressentie à l’échelle locale puisque les locaux sentent remis en cause leur manière de gérer leur environnement » 17 Ils se sentent remis en question dans leur façon d’être.
 

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Cueillette et chasse réglementées mais non interdites n’entravent pas la libre évolution d’un milieu, elles en sont un facteur. Pour le comprendre il faut bien se rendre compte qu’à part quelques milieux qui leurs sont particulièrement hostiles, il n’y a pas de territoires dans lesquels des humains (sapiens, néanderthaliens, …) n’ont pas séjourné, plus ou moins longtemps à une époque ou une autre et qui ont eu une influence plus ou moins importante sur le cours de la nature dans ces lieux, y compris sur les forêts dites vierges qui ont été l’objet d’occupation très anciennes, occupation dont on retrouve aujourd’hui les traces, notamment en Amazonie18 , pourtant considérée comme une forêt primaire. On doit convenir qu’à partir de la fin pléistocène déjà, bien rares sont les sites dont le devenir n’a pas été influencé par des humains et de façon bien plus durable que peuvent le faire un ramasseur de champignons ou un cueilleur occasionnel de fraises ou de simples, et même un chasseur. C’est pourquoi dans un espace en libre évolution, des activités de cueillettes et de chasse ne devraient pas être interdites mais simplement réglementées comme elles le sont d’ailleurs dans le cadre d’arrêtés émanant des collectivités concernées et des plans de chasse établis par les préfets en tant que représentant de l’Etat en concertation avec les associations et syndicats concernés. Un espace en libre évolution est modulo ces restrictions, un espace laissé à lui-même. Du moins, c’est cette forme de libre évolution qui ne lèse personne qui peut être bien acceptée socialement, un lent re-wilding qui n’est pas utilisé à des fins anti-chasses comme c’est le cas des réserves de l’ASPAS.


Il n’y a pas que les parcelles forestières oubliées ou même inconnues de leurs propriétaires que cite Morizot qui sont en libre évolution en ce sens, sans aménagement ni gestion d’aucune sorte. Par exemple il y a aussi les parcelles dont le propriétaire est inconnu, des ripisylves, des forêts de ravin, des forêts de montagnes sur des pentes inaccessibles ou trop fortes, trop ébouleuses pour être exploitées, les couloirs d’avalanches et leurs abords, les pierriers, etc. ... Il faut y ajouter les terrils, les terres agricoles en déprise…


La libre évolution suppose un temps long pour que jouent pleinement les processus de ré-naturalisation et il se peut que certains de ces espaces abandonnés aujourd’hui soient exploités à nouveau demain d’une manière ou d’une autre comme le remarque Morizot. Pas tous, cependant.


Pour s’en tenir aux parcelles agricoles en déprises, aux friches dont la ré-naturalisation est de loin la plus intéressante à long terme, on peut raisonnablement conjecturer que parmi elles il y en a qui ne seront plus cultivées, ni exploitées parce que mal situées, au sol trop ingrat ou tout simplement impropres à une remise en culture avec des techniques agricoles modernes. Même avant que la déprise agricole commence, elles n’étaient que pâturées extensivement par des moutons, pâturage qui s’insérait dans des formes d’économie locale disparues et qui n’est plus du tout rentable aujourd’hui. Ces terres sont celles qui ont été abandonnées les premières. Certes, il n’y a pas de garanties juridiques pour qu’elles le restent mais des contraintes physiques jouant sur le long terme et des contraintes économiques jouant à court et moyen terme. Ce qui ne veut pas dire que des arrêtés interdisant le défrichement et l’artificialisation de ces parcelles ne seraient pas les bienvenus pour ce qui les concernent. De toute façon, sur le long terme, a fortiori sur le très long terme, il ne peut y avoir aucune garantie. C’est un leurre de croire que sur de telles durées la propriété sanctuarisée aujourd’hui le sera encore dans cent ou deux cents ans. Terre en déprise abandonnée avec très peu de chances de reprise ou réserve privée associative sont logées à la même enseigne.

Pour Morizot néanmoins, il y aurait une autre différence entre des terres en déprises en une libre évolution qui ne serait que « le fantôme présent de l’exploitation passée » et « une libre évolution positive, qui ne soit pas un délaissement, mais un acte affirmatif de protection » 19 Un acte affirmatif de protection de qui ? De l’ASPAS dans le cas présent, c’est-à-dire d’une institution humaine. Une libre évolution positive n’est donc pas une véritable évolution libre puisqu’elle est entièrement voulue, initiée et protégée par des propriétaires gestionnaires du lieu à l’aide de leurs règles (la propriété privée, ses droits et la charte qu’ils édictent) pour la faire respecter.

Donc « la libre évolution positive » est le contraire d’une authentique « libre évolution ». Il faut des panneaux pour en matérialiser les limites (propriété oblige) et des gardiens pour en faire respecter le règlement intérieur. La contradiction étant un peu trop voyante, pour tenter de l’atténuer, l’auteur ajoute : « le mot protection est ici inapproprié ». Si le mot protection est inapproprié, c’est la définition de la « libre évolution positive » qui est incorrecte. Dans ce cas pourquoi l’avoir donnée si ce n’est pour la valoriser face à cette autre forme de libre évolution qui ne serait que le « délaissement » forme qui a mes faveurs. Il reste donc à savoir ce qu’est en définitive une libre évolution positive ?


C’est, je cite : « Une vivification » 20 (sic !) ou plus précisément « une conservation dynamique centrée sur des potentiels écologiques et évolutifs auxquels donner les conditions d’un épanouissement » ! Vivification de quoi, par qui ? Conservation dynamique de quoi, par qui? De la propriété acquise et ses écosystèmes par les propriétaires en tant que « maître d’ouvrage » si l’on peut dire. Une conservation dynamique ainsi conçue n'est en réalité pas une libre évolution. Le sens de cette expression qui a tout d’une contradiction dans les termes s’éclaire lorsque l’on remplace le terme de « conservation » par celui de « gestion ». Il s’agit d’opposer deux modes de gestion d’espaces protégés. Pour l’un on fait en sorte de laisser s’exprimer dans cet espace « les potentiels écologiques et évolutifs » (vivification) en le soumettant à un règlement ad hoc avec des gardes pour le faire respecter et pour l’autre on met en œuvre « un aménagement qui vise à maintenir l’espace en question en l’état pour préserver sa valeur intrinsèque ». On comprend bien pourquoi Morizot n’emploie pas le terme de gestion. Ce serait reconnaître que les espaces achetés par l’ASPAS et transformés en « réserves de nature sauvage® » sont en fait gérées. Et d’ailleurs, s’il fallait une preuve supplémentaire qu’il s’agit bel et bien d’une gestion, il faut préciser que pour Morizot, le gestionnaire ne doit pas s’interdire quelques « coups de pouce » : « La conservation de la nature est constamment obligée d’agir pour sanctuariser les milieux : en aménageant les habitats pour sauver une espèce en danger, en dépolluant, en réintroduisant ».21


Si on aménage, il n’y a plus beaucoup de différence avec les gestions interventionnistes. Pour certaines orchidées par exemple, il faut éviter que le milieu se referme en fauchant ou par le pâturage ovin. Ces moutons dont la directrice de l’ASPAS ne veut pas. Quant aux réintroductions, elles négligent le fait que les populations d’une même espèce ne sont pas interchangeables comme le souligne le Professeur Alain Dubois : ««il n’existe pas deux populations [d’individus de la même espèce] qui possèdent exactement les mêmes compositions et fréquences alléliques, ni les mêmes particularités morphologiques, éthologiques, etc. »22 ( Dubois 2008) Ces nouvelles populations n’existeraient pas sans l’intervention des « gestionnaires » qui ont déplacé de façon répétée et volontairement des sujets de même espèce ou d’espèces diverses sur de longues distances : les populations ainsi obtenues ne différent pas de celles de jardins botaniques ou de parcs zoologiques et sont totalement artificielles23 . Elles seraient censées restaurer les fonctionnalités d’un écosystème. Le gestionnaire en les introduisant ne ferait qu’amorcer un processus vertueux sans qu’il intervienne plus avant. En somme il suffirait de tirer sur la chevillette et la bobinette cherra ! Comme le montre la belle mais fausse histoire de la réintroduction de loups dans le parc du Yellowstone, c’est trop beau pour être vrai. On trouvera un bon exposé de ce cas sur le site « Zoom Nature » de G. Guillot : « Les loups de Yellowstone : une (trop) belle histoire naturelle ! https://www.zoom-nature.fr/les-loups-de-yellowstone-une-trop-belle-histoire-naturelle D’autres études mettent en avant le facteur « paysage de la peur » provoqué par la présence de prédateurs sur les herbivores et qui tendrait à limiter leur densité. Mais tout cela est loin d’être prouvé et est controversé dans la littérature. Dans le cas de Yellowstone, ce n’est pas bien documenté mais fort controversé.


Malgré les graves objections qu’il suscite, l’ASPAS croit sans doute encore à ce beau conte. Voir par exemple l’article de l’ASPAS dans lequel cette association propose d’introduire des lynx pour réguler les chamois sur le Ventoux : « les experts sylvo-cynégétiques oublient (font exprès d’oublier) un (gros) détail : en présence des grands prédateurs, les ongulés se dispersent, leurs populations sont naturellement régulées, et c’est toute la biodiversité qui en profite.. » https://www.aspas-nature.org/et-si-on-reintroduisait-les-lynx-sur-le-mont-ventoux/. Des lynx à la place des chasseurs, bien entendu ! Le "gros détail" c'est ce miraculeux "paysage de la peur" instauré par la seule présence de prédateurs. Ses effets sont incertains, mal évalués, variables selon le contexte, les espèces concernées et de multiples facteurs. La littérature dans les revues scientifiques spécialisées est abondante sur ce sujet mais l'ASPAS n'aura retenu, comme le prouve le texte cité que ce qui va dans son sens. C'est un cas typique de "cherry picking" dans un but militant, autrement dit une instrumentalisation de l’écologie scientifique à des fins partisanes.


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Parce que délaissés, les espaces qui n’ont plus d’intérêt agricole suivent leur propre destinée. Pour ceux que je connais bien, lorsqu’ils se transforment en fourrés, nul besoin d’en interdire l’entrée. Les renards y chassent les lapins et autres petits rongeurs, les blaireaux sont aussi de la partie. Ni ours réintroduits, ni loups en recherche de territoires, du moins à ce stade. L’homme n’y pénètre guère et le chasseur y envoie ses chiens déloger le gibier qui y prospère. Sous le couvert et la défense des épines noires, des ronces, des aubépines naissent les arbres de la forêt de demain. D’ailleurs les paysans ne s’y sont pas trompés pour eux l’épine noire est la mère de la forêt. Ailleurs, notamment en montagne, les près trop pentus pour une fauche mécanique sont abandonnés et certaines estives délaissées. Ce sont les fougères, les rhododendrons qui envahissent les lieux et sont les prémices de la reconquête forestière24 sans qu’il soit besoin de semer ou de planter. Ailleurs encore et selon la nature du sol, ce sont les genêts à balais aujourd’hui dénommés Cytisus scoparius dans le langage de la botanique. Dans cette nature férale aux multiples visages, l’homme qu’il cueille ou chasse a sa place et pas seulement le contemplatif comme dans les réserves de l’ASPAS. Quant au randonneur, il s’y sentira mal, surtout celui qui ne sait que suivre des balises, mais dans les réserves de l’ASPAS ; il se sentira bien quoique un peu à l’étroit. Elles sont plus adaptées aux promeneurs qui ont peur des chasseurs  et qui espèrent se promener dans le bois pendant que le loup y sera (et qu’on le verra !!!).

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1 Le Monde, 8 Octobre 2020 

2 Morizot B., 2020 Raviver les braises du vivant, Acte Sud/wildproject  Eds.  200 pages, p.68

3 Dire que le dualisme Homme/Nature est une invention de l’homme occidental est incorrect dans la mesure où cela sous-entend qu’il s’agit sinon d’une pure chimère du moins une construction idéologique que d’autres cultures ne partagent pas, notamment celles des peuples « premiers ». À partir d’une certaine puissance technique, l’homme occidental est de moins en moins soumis aux lois du vivant qu’il peut détourner ou même contrer comme par exemple la sélection naturelle. Le dualisme homme/nature propre à notre civilisation occidentale ne fait que refléter un état de fait d’abord rêvé puis de plus en plus réalisé. Cela ne veut pas dire qu’il faut pour autant négliger ou combattre ce qui reste de nature en nous et hors de nous. Le problème est alors : quelle union et selon quelles modalités entre ces deux pôles pour un bien vivre dans une nature épanouie hors de soi mais aussi en soi.

4  https://aspas-reserves-vie-sauvage.org/faq/ sous le titre « Est-ce vrai que vous confisquez des terres agricoles ? »

5 Ibid., sous le titre « Êtes-vous contre l’agriculture et la foresterie ? »

6 Rurbanisation par le tourisme et les résidences secondaires …

7 Entretien avec Ariane Cornerier, in Cornerier (2021) p.51

8 Ibid.

9 Déclaration de Madline Rubin à Charlie Hebdo, 21 août 2020, souligné par moi.

10 C’était déjà ce que l’ASPAS affirmait du Grand Barry

11 Voici ce qu’écrit la Confédération paysanne à ce sujet :

«Dès la création de cette réserve, la Confédération paysanne de la Drôme, ainsi que plusieurs autres organisations agricoles, avaient dénoncé cette situation. Depuis, nous avons accompagné ce paysan dans des négociations auprès de l'ASPAS pour que lui soit reconnu le droit de pâturer dans la réserve quelques semaines par an sur une petite surface adjacente à sa ferme. Nous venons malheureusement d'apprendre que l'ASPAS reste opposée à toute activité agricole, même biologique, comme c'est le cas ici. En fragilisant ainsi une ferme, l'ASPAS tend à promouvoir l'idée que les activités paysannes sont incompatibles avec le respect de l'environnement. La Confédération paysanne défend au contraire un modèle agricole en équilibre avec son milieu. » https://drome.confederationpaysanne.fr/actu.php?id=13025

12 Morizot B. 2020, passim.

13 Morizot B. 2020, p. 19.

14 Entretien avec Ariane Cornerier, in Cornerier (2021), p. 57.

15 Joanna Eede « Comment le concept occidental de nature sauvage et les politiques de protection de l’environnement ont affecté les peuples autochtones » https://www.survivalinternational.fr/textes/3195-nature-sauvage-imagination-humaine-et-peuples-indigenes

16 Ibid.

17 Cornerier (2021), p.51

18 Voir entre autres : Charles C. Mann 2005, [trad française 2007] 1491 : Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb (trad. de l'anglais), Paris, Albin Michel , 471 p. ; Charles R. Clement et al. (2015). The domestication of Amazonia before European conquest. Proc. R. Soc. B. 282: 20150813. http://dx.doi.org/10.1098/rspb.2015.0813 ;

19 Morizot 2020, p. 25, souligné par l’auteur.

20 Vification : action de donne de la vigueur ! Donner de la vigueur à un espace naturel ! L’aurait-il perdue ?….

21 Morizot 2020, p. 139.

22 Dubois, 2008, « La notion de pollution biotique : pollutions faunistiques, floristiques, génétiques et culturelles » , Bull. Soc. zool. Fr., 2008, 133(4) : 357-382, p. 372

23 Il faut distinguer entre des populations qui se reconstituent sans intervention humaine (par exemple les macareux des Sept Iles, ou les loups qui reconquièrent leurs anciens territoires et les ours de Slovénie importés dans les massifs des Pyrénées françaises qui appartiennent à une population distincte et qui ne pouvait être mise en contact avec celle des Pyrénées que de façon totalement artificielle. Aujourd’hui cette dernière n’existe plus. Les ours dans les Pyrénées sont des ours slovènes. La population des Pyrénées avec son histoire évolutive propre et ses particularités qui en faisait l’originalité a disparu à jamais et c’est irréversible, irréparable. Il n’y a plus de braises sur lesquelles souffler, juste des cendres.

24 Pour les estives au-dessous de la limite des arbres, bien entendu mais avec le réchauffement climatique celle-ci tend à s’élever en altitude.


Samedi 10 Février 2024 Commentaires (0)

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