Avant -propos
En France, une brave dame tue un lynx en défendant ses poules, on pleure le lynx, les juges condamnent la dame! Trois mois de prison avec sursis et plus de 30 000 euros de dommages et intérêts aux associations environnementales constituées parties civiles, peine extrêmement lourde alors qu’il ne s’agit pas d’un acte de braconnage (Leca 2026).
Mais sur les réseaux sociaux toute une meute de justiciers - féminins en majorité - se déchaîne contre cette femme, hurlant que le jugement n’est pas assez sévère, réclamant la prison ferme et pour les plus excitées la peine de mort! Certes, elles et ils hurlent derrière leur clavier mais ils et elles n’ont pas cherché une corde pour la pendre. Leur profonde couardise leur interdit le passage à l’acte, Dieu merci ! Les associations de défense des animaux quant à elles se réjouissent de ce jugement, d’autant qu’elles s’enrichissent avec les dommages et intérêts qui leur sont accordés. Elles étaient huit à la curée pour se partager le pognon.
Cela m’attriste. Cette dame avait cinq poules qu’elle a vu grandir et qu’elle aimait. Elle a déclaré au Juge lors de son procès : « C’est un animal domestique. J’aime bien ma poule, comme vous aimez votre chat ou votre chien » La poule attaquée par le lynx est morte. Elle s’appelait Marie-Thérèse. A part cette dame qui s’en soucie ? Elle ne doit pas être très riche et au deuil de son animal se rajoute une grosse dépense, sans compter que des tas d’imbéciles des deux sexes l’ont trainée dans la boue. « Après un bébé lynx, un enfant ? » s’interroge une internaute, ben voyons !
Les poules ne sont pas une espèce en danger mais à l’échelon mondial le lynx ne l’est pas non plus, même s’il est en France classé en danger (VU) sur la liste rouge de l’UICN, c’est l’échelon mondial qui compte lorsqu’on s’interroge sur les chances de survie d’une espèce. En France, le lynx en a peu. Il a été réintroduit artificiellement en Suisse d’où il est revenu en France sur un territoire trop fragmenté qui ne lui convient plus et il ne fait pas l’unanimité dans la population bien que la plupart de ceux qui n’en veulent pas se taisent par prudence.
En Suisse à une cinquantaine de kilomètre de là, la justice autorise un tir de régulation contre un lynx (Voix du Jura 28/05/ 2026). Les lynx se servent dans les troupeaux et prélèvent une grosse part du gibier dans deux cantons. Il est très difficile d’obtenir une autorisation pour des tirs de régulation. Un tir a été autorisé sur UN lynx qui ravageait les troupeaux. Les protecteurs du lynx l’ont fait échouer sur le terrain alors qu’ils avaient perdu devant les tribunaux.
Ce qui arrive en Suisse a peu de chance de se produire en France, dans l’immédiat du moins. Ainsi les juges qui ont condamné la femme qui défendait ses poules à coups de bâton contre un lynx échapperont peut-être au ridicule de devoir juger aussi les militants qui auront fait de l’obstruction à des tirs de régulation contre celui-ci. Mais si la tentative de réintroduction réussissait vraiment , alors…
Avez-vous remarqué que tous ceux qui poussent à la réintroduction de ces prédateurs et les défendent ne vivent pas là où ces bêtes sévissent. Où s’il y vivent, il n’en vivent pas. Ce ne sont pas des paysans. Ce ne sont pas des chasseurs. Ils ne sont pas non plus de ceux qui font de l’autoproduction par nécessité pour arrondir leurs fins de mois. Ce sont ceux qui achètent au supermarché des œufs bio et pondus par des poules élevées en plein air par d’autres, des poules qui risquent de se faire dévorer par un renard, un lynx ou une fouine, ce qui n’est pas le cas des poules enfermées dans des poulaillers industriels. Dans ces poulaillers-là, aucun de ces prédateurs ne mettra la patte. Mais ils s’insurgent contre le traitement des poules en batteries, à juste titre d’ailleurs mais en parfaite incohérence puisqu’ils préfèrent ces carnassiers aux poules, surtout lorsqu’il s’agit du goupil, du loup ou du lynx ; la fouine n’ayant pas une telle popularité, beaucoup ne sachant pas quoi elle ressemble exactement sans parler de ceux qui ignorent jusqu’à son existence bien qu’elle puisse vivre parfois en ville !
Introduction
Réintroduire des prédateurs que les générations passées ont eu à subir et dont elles avaient réussi à se débarrasser… On peut estimer que cela pose problème sans être « rétrograde » pour autant. Ces réintroductions induisent des contraintes supplémentaires sur l’agriculture et l’élevage de montagne, la protection des élevages familiaux et la gestion cynégétique des gibiers.
Survient alors le biologiste de la conservation armé de son parapluie et de ses drapeaux : le lynx, le loup, l’ours, ces grands prédateurs sont les garants de la bonne santé de ce qui reste de nature (des écosystèmes). Ils permettent de juger de l’état de ces restes, de les préserver pour les transmettre aux générations futures. Si vous aimez la nature, vous devez les admettre et à défaut de les aimer, les supporter si vous avez des poules, si vous êtes chasseurs, si vous êtes éleveurs de brebis ou berger. Ce sont des espèces parapluie, clé de voûte et drapeau.
En ce qui concerne le lynx, voici ce qui est écrit dans un rapport officiel cautionné par le CNRS, l’ONCF [dissoute aujourd’hui dans l’OFB] : « Le lynx est une « espèce clé de voûte » (au sens de Paine, 1995) car il se trouve en fin de chaîne alimentaire. En tant que prédateur, il consomme essentiellement des ongulés de taille moyenne, comme le chevreuil et le chamois. Les facteurs pouvant influencer la dynamique des populations de lynx risquent, par effets de cascades trophiques, d’avoir un impact sur le fonctionnement de l’écosystème dans son ensemble, et notamment les relations entre les herbivores et la végétation. Le lynx est également une « espèce parapluie » (au sens de Roberge & Angelstam, 2004) car, en tant que grand carnivore, ses besoins vitaux recouvrent ceux de nombreuses autres espèces. Par exemple, un chevreuil forestier vit sur une trentaine d’hectares au cours de sa vie alors que le lynx vit sur plusieurs milliers d’hectares. La protection du lynx et de son habitat entraîne, par extension, la sauvegarde d’une grande superficie couvrant une diversité de paysages, de milieux, voire d’écosystèmes, et par là même, des espèces s’y trouvant. Enfin, le lynx est une « espèce drapeau » (au sens de Verissimo et al., 2011) car elle est plus médiatisée que d’autres espèces, tout aussi vulnérables. En protégeant le lynx, on peut espérer protéger aussi ces espèces, de façon plus ou moins directe. » (Gaillard et al. 2012)
Du point de vue de la biologie de la conservation, il aurait donc toute les vertus espèce clé de voûte induisant des cascades trophiques (vertueuses !), espèce parapluie, et espèce drapeaux ! qui dit mieux ? Toutefois les auteurs restent prudents : les lynx « risquent de », « on peut espérer protéger »…. C’est à l’évaluation critique cet argumentaire qu’est consacré les partie suivantes de cet article.
Exemple d’une cascade trophique simplifiée [repris à C carroll] modifiée
Clé de voûte, cascade trophique, paysage de la peur : loup et lynx,
santé et régénération des forêts
santé et régénération des forêts
Une cascade trophique est, au sens strict, un phénomène où la prédation de haut niveau ( c’est-à-dire effectuée par un superprédateur) influence indirectement les producteurs primaires (la strate arbustive et les sous-strates associées) en régulant les herbivores consommateurs primaires, sans interaction directe entre le prédateur et les plantes.
Ce schéma est une illustration d’une chaîne trophique en pyramide et d’une cascade trophique très simplifiée avec au sommet, le loup ; à l’échelon inférieur immédiat des consommateurs primaires, les wapitis et au bas de la chaîne, les producteurs : arbres et strate herbacée. La suppression du loup entraine des effets directs sur l’échelon intermédiaire et indirects et délétères sur la base : le système est déstabilisé. Dans ce système simple, le loup est l’espèce clé de voûte.
Bien entendu dans la réalité les interactions sont beaucoup plus complexes. De plus ce schéma ne doit pas laisser penser que si l’on remet le loup en haut de l’affiche, on se retrouvera automatiquement dans la situation décrite à gauche avec une sous-strate et des arbres en santé et un écosystème de nouveau stable ce qui était l’espoir de tous ceux qui de la biologie de la conservation, à l’ingénierie de la restauration et au « rewilding » militent en faveur de la protection et de la réintroduction des grands prédateurs. La réintroduction du prédateur ne suffit pas (Marshall, 2013)
Né dans les années soixante, le concept d'espèce clé de voûte tel que défini par Paine auquel renvoie le texte est une espèce dont l’activité et l’abondance déterminent « l’intégrité de la communauté et sa persistance sans altération à travers le temps, c’est-à-dire sa stabilité ». Si l’espèce clé est retirée, la communauté est transformée, en général dégradée, simplifiée et instable. Dans le cas où cette espèce est un prédateur de haut niveau dans la chaîne trophique, la structuration de la communauté s’effectue par cascade trophique. Ces notions avaient été mises en évidence sur des communautés aquatiques simples puis extrapolées à des communautés terrestres aux relations plus complexes. Elles présupposent des écosystèmes parvenus à un état stable final en équilibre avec le climat et le sol d’un milieu donné : le climax alors qu’en réalité les écosystèmes sont en équilibre dynamique sans état final fixe.
Néanmoins la biologie de la conservation et de la restauration ont vu dans cette notion d’espèce clé de voûte comme dans celle d’espèce parapluie un raccourci qui permettait de contourner les difficultés pour évaluer et gérer la biodiversité.
La réintroduction du loup dans le parc national de Yellowstone avec des supposées conséquences extraordinairement bénéfiques pour l’écosystème fut le cas d’école de ces cascades trophiques et un argument de poids pour les généraliser des systèmes marins simples à des écosystèmes terrestres. Il est encore invoqué dans la littérature scientifique et donc, pas seulement dans les médias, les articles de vulgarisation ou par les ONG militantes du style de l’ASPAS ou du WWF.
Or le rôle de loup et la dite cascade ont été largement remis en cause, pour ne pas dire réfutés par de nombreux articles, l’un d’entre eux (Brice et al. 2021) a même mis en évidence des défauts méthodologiques dans les études ayant conclu à cette « cascade magique » selon l’expression de Gérard GUILLOT dans son blog « Zoom nature ». Dans une chronique de ce blog l’auteur recense les objections faites dans la littérature scientifique à cet exemple cas d’école d’une cascade trophique à date de la publication sa chronique (2014). La lecture en est édifiante et une bibliographie permet d’en savoir plus, selon l’expression consacrée mais avec la seule chronique le lecteur en saura déjà beaucoup. En fin de compte, ce cas qui devait être le paradigme d’une cascade trophique dans un milieu terrestre n’en est sans doute pas une. D’autres articles parus depuis montrent à propos toujours de ce cas la difficulté d’échantillonner correctement une cascade trophique en mettant en évidence les biais d’échantillonnage des auteurs qui l’avaient étudiée. Enfin un article de N. T. Hobbs 2024 enfonce le clou : «la réintroduction des grands carnivores dans le réseau trophique n'a pas permis de restaurer les communautés végétales riveraines dans la partie nord du parc de Yellowstone, ce qui confirme l'hypothèse selon laquelle cet écosystème se trouve dans un état stable alternatif, principalement dû à la disparition des superprédateurs au début du XXe siècle. » Le problème est-il réglé définitivement ?
Ce n’est pas certain car d’une manière plus générale, « l'évaluation des cascades trophiques dans les écosystèmes vastes et complexes exige des données difficiles à recueillir et des inférences causales difficiles à établir avec fiabilité […]la croyance en une cascade trophique dépend fortement de la disposition à y croire jusqu'à preuve du contraire, ou au contraire, de la volonté de refuser d'y croire jusqu'à preuve définitive. Lorsque les données sont difficiles à recueillir et à interpréter, l'influence des prédispositions a priori est forte et inévitable. » (Peterson et al. 2014) D’autant que ces prédispositions sont, elles aussi, fortes dans le cas des loups de Yellowstone ou d’ailleurs ; l’animal bénéficiant d’une grande popularité (animal drapeau !), principalement auprès de ceux qui n’ont pas à pâtir de de sa présence. Cet engouement ne se manifeste guère que depuis le dernier quart du siècle précédent, aux USA, en Europe et notamment en France où la bête était plus souvent haïe et crainte, bête du Gévaudan supposée tuée mais revivant sous la forme du croquemitaine des enfants turbulents. « Now the tables have turned. The Satan wolf has become a saint in the minds of most of the general public. » (Mech, 2012) et cela vaut aussi pour la France !
En outre la question de l’existence ou non d’une cascade trophique justifiant des mesures de préservation ou d’introduction d’un grand prédateur est surdéterminée politiquement « La compréhension scientifique n'est pas le seul enjeu lorsqu'on s'interroge sur les cascades trophiques dans les parcs nationaux d'Irish River (IRNP) et de Yellowstone (YNP). La réponse constitue également un argument de poids dans le débat public sur l'importance de la conservation des superprédateurs » (Peterson et al. 2014). Il en est de même en France et en EU lorsqu’il s’agit de la protection des grands prédateurs d’Europe et des translocations de lynx ou d’ours de territoires où ils avaient disparus ou étaient en danger de disparition.
Même si l’on suppose que des cascades trophiques existent bien, du moins celles impliquant le loup dans des zones protégées où l'influence anthropique est faible ou inexistante, il n’en va pas de même dans des zones où l’influence humaine est forte. Dans le centre de la Scandinavie le loup vit aujourd’hui dans des forêts exploitées où l’élan qui est sa proie principale est objet d’une chasse intensive. Dans ce milieu, le retour du loup n’a entrainé aucune cascade trophiques, ne s’est pas traduit par un moindre abroutissement des pins sylvestres. Les dégâts seraient même plus important et donc la densité des élans dans les territoires du loup (Gicquel et al., 2020, cité par Ausilio 2021). Ausilio et al. (2021) ont prouvé que dans ces forêts «la probabilité de présence et l'abondance des élans ont augmenté avec le temps depuis l'établissement du territoire des loups et étaient plus élevées à l'intérieur des territoires des loups. Ils ajoutent : « De plus, nous n'avons pas trouvé de soutien à notre deuxième hypothèse selon laquelle les élans ont réagi à la présence des loups en changeant d'habitat (dans ce cas, les stades d'âge de la forêt). » Donc le prédateur n’instaurait pas dans ce contexte un « paysage de la peur » pour les élans.
Qu’en est-il du Lynx dans nos contrée ? Dans les Vosges – là où est situé Niederbronn-les-Bains, le village où l’on est trainé en justice quand on défend ses poules contre ce prédateur – ils sont trop peu nombreux pour exercer une influence décelable sur l’évolution des espèces d’ongulés. C’est pourtant dans ce massif et dans la forêt palatine (Pfälzerwald en Allemand) de l’autre côté de la frontière qu’ont été introduits, au cours du temps depuis 1983, 40 lynx qui ont bien du mal à faire souche. Il n’y en a plus qu’environ une douzaine aujourd’hui.
Or le rôle de loup et la dite cascade ont été largement remis en cause, pour ne pas dire réfutés par de nombreux articles, l’un d’entre eux (Brice et al. 2021) a même mis en évidence des défauts méthodologiques dans les études ayant conclu à cette « cascade magique » selon l’expression de Gérard GUILLOT dans son blog « Zoom nature ». Dans une chronique de ce blog l’auteur recense les objections faites dans la littérature scientifique à cet exemple cas d’école d’une cascade trophique à date de la publication sa chronique (2014). La lecture en est édifiante et une bibliographie permet d’en savoir plus, selon l’expression consacrée mais avec la seule chronique le lecteur en saura déjà beaucoup. En fin de compte, ce cas qui devait être le paradigme d’une cascade trophique dans un milieu terrestre n’en est sans doute pas une. D’autres articles parus depuis montrent à propos toujours de ce cas la difficulté d’échantillonner correctement une cascade trophique en mettant en évidence les biais d’échantillonnage des auteurs qui l’avaient étudiée. Enfin un article de N. T. Hobbs 2024 enfonce le clou : «la réintroduction des grands carnivores dans le réseau trophique n'a pas permis de restaurer les communautés végétales riveraines dans la partie nord du parc de Yellowstone, ce qui confirme l'hypothèse selon laquelle cet écosystème se trouve dans un état stable alternatif, principalement dû à la disparition des superprédateurs au début du XXe siècle. » Le problème est-il réglé définitivement ?
Ce n’est pas certain car d’une manière plus générale, « l'évaluation des cascades trophiques dans les écosystèmes vastes et complexes exige des données difficiles à recueillir et des inférences causales difficiles à établir avec fiabilité […]la croyance en une cascade trophique dépend fortement de la disposition à y croire jusqu'à preuve du contraire, ou au contraire, de la volonté de refuser d'y croire jusqu'à preuve définitive. Lorsque les données sont difficiles à recueillir et à interpréter, l'influence des prédispositions a priori est forte et inévitable. » (Peterson et al. 2014) D’autant que ces prédispositions sont, elles aussi, fortes dans le cas des loups de Yellowstone ou d’ailleurs ; l’animal bénéficiant d’une grande popularité (animal drapeau !), principalement auprès de ceux qui n’ont pas à pâtir de de sa présence. Cet engouement ne se manifeste guère que depuis le dernier quart du siècle précédent, aux USA, en Europe et notamment en France où la bête était plus souvent haïe et crainte, bête du Gévaudan supposée tuée mais revivant sous la forme du croquemitaine des enfants turbulents. « Now the tables have turned. The Satan wolf has become a saint in the minds of most of the general public. » (Mech, 2012) et cela vaut aussi pour la France !
En outre la question de l’existence ou non d’une cascade trophique justifiant des mesures de préservation ou d’introduction d’un grand prédateur est surdéterminée politiquement « La compréhension scientifique n'est pas le seul enjeu lorsqu'on s'interroge sur les cascades trophiques dans les parcs nationaux d'Irish River (IRNP) et de Yellowstone (YNP). La réponse constitue également un argument de poids dans le débat public sur l'importance de la conservation des superprédateurs » (Peterson et al. 2014). Il en est de même en France et en EU lorsqu’il s’agit de la protection des grands prédateurs d’Europe et des translocations de lynx ou d’ours de territoires où ils avaient disparus ou étaient en danger de disparition.
Même si l’on suppose que des cascades trophiques existent bien, du moins celles impliquant le loup dans des zones protégées où l'influence anthropique est faible ou inexistante, il n’en va pas de même dans des zones où l’influence humaine est forte. Dans le centre de la Scandinavie le loup vit aujourd’hui dans des forêts exploitées où l’élan qui est sa proie principale est objet d’une chasse intensive. Dans ce milieu, le retour du loup n’a entrainé aucune cascade trophiques, ne s’est pas traduit par un moindre abroutissement des pins sylvestres. Les dégâts seraient même plus important et donc la densité des élans dans les territoires du loup (Gicquel et al., 2020, cité par Ausilio 2021). Ausilio et al. (2021) ont prouvé que dans ces forêts «la probabilité de présence et l'abondance des élans ont augmenté avec le temps depuis l'établissement du territoire des loups et étaient plus élevées à l'intérieur des territoires des loups. Ils ajoutent : « De plus, nous n'avons pas trouvé de soutien à notre deuxième hypothèse selon laquelle les élans ont réagi à la présence des loups en changeant d'habitat (dans ce cas, les stades d'âge de la forêt). » Donc le prédateur n’instaurait pas dans ce contexte un « paysage de la peur » pour les élans.
Qu’en est-il du Lynx dans nos contrée ? Dans les Vosges – là où est situé Niederbronn-les-Bains, le village où l’on est trainé en justice quand on défend ses poules contre ce prédateur – ils sont trop peu nombreux pour exercer une influence décelable sur l’évolution des espèces d’ongulés. C’est pourtant dans ce massif et dans la forêt palatine (Pfälzerwald en Allemand) de l’autre côté de la frontière qu’ont été introduits, au cours du temps depuis 1983, 40 lynx qui ont bien du mal à faire souche. Il n’y en a plus qu’environ une douzaine aujourd’hui.
Évolution des prélèvements à la chasse de chevreuils – repris à F. Quillévéré, Lettre Lynx boréal N°24 SFEPM, Décembre 2025
Dans le Jura, la population de lynx est plus conséquente aux alentours de 219 unités (150 F + 69 CH). Via la prédation et/ou par leur simple présence censée instaurer un paysage de la peur, ont-ils eu un effet limitant sur les populations de cervidés ? Cela a-t-il induit une cascade trophique descendante avec pour résultat une diminution des dégâts sur la forêt causés par ces cervidés ? En ce qui concerne les chevreuils, proies préférées du lynx, on ne constate pas de diminution de la population, du moins en France. Si les prélèvements de chasse ne sont pas totalement représentatifs de la dynamique de population des chevreuils, néanmoins ils en donnent une assez bonne approximation. La figure ci-contre montre que s’il y a un impact de la prédation du Lynx sur les chevreuils, ce n’est pas le moteur de l’évolution des populations de cette espèce. Des aléas bioclimatiques (sécheresse) ayant impacté la productivité du milieu pourraient être les facteurs dominants. La présence d’autres espèces d’ongulés notamment du chamois, proie de substitution complique encore un peu plus le tableau, sans parler de la relation antagoniste avec le renard roux.
Le territoire d’un lynx est trop étendu pour être entièrement inclus dans un espace protégé sans activités humaines, foresterie, chasse, élevage, usage récréatifs (randonnée, trail, ski, etc.). Dans ce type de paysage propre à la moitié sud et à la plus grande partie de la moitié nord du continent européen, on ne retrouve pas non plus l’effet limitant dû à la simple présence du prédateur avec lequel s’instaurerait un paysage de la peur empêchant les proies de se nourrir correctement en les obligeant à un surcroît de vigilance et/ou en les excluant des zones de gagnage favorables mais trop exposées. On a supposé que cet instauration d’un paysage de la peur avait un effet limitant sur les proies qui devait même être supérieur aux prédations effective. Comme dans le cas du loup dans les mêmes paysages à forte influence humaine, le lynx n’a pas cet effet pour les chevreuils.
En effet dans une étude conduite dans la forêt bavaroise en limite de la République Tchèque, Van Beeck Calkoen et al. (2022) ont montré que les différences d’intensité de broutage étaient davantage liées au risque perçu associé aux activités humaines (à savoir les activités de loisirs, l’intensité de la chasse et les implantations humaines) qu’au risque de prédation perçu lié au lynx. « Nos résultats indiquent donc que, malgré une forte abondance de lynx dans la zone d’étude (Palmero et al., 2021), le risque représenté par ce grand prédateur à l’affût, contrairement à celui posé par les activités humaines, n'a pas produit de cascade descendante mesurables par des différences d'intensité de broutage. [Our results accordingly indicate that, despite a high abundance of lynx in the study area (Palmero et al., 2021), the risk posed by this large ambush predator, unlike that posed by human activities, did not cascade down to measurable differences in browsing intensity.] »
Dans nos massifs au moins, le lynx boréal n’est pas à l’origine de cascade trophique qui en limitant les consommateurs primaires, permettrait de préserver les plantes et les feuilles, les bourgeons et l’écorce des arbres, la régénération spontanée et la biodiversité des strates arbustives et herbacées des forêts. Du moins pas de cette façon-là. Mais il pourrait jouer tout de même un rôle clé dans la structuration d’un écosystème selon une autre voie, un genre de cascade différente.
Le territoire d’un lynx est trop étendu pour être entièrement inclus dans un espace protégé sans activités humaines, foresterie, chasse, élevage, usage récréatifs (randonnée, trail, ski, etc.). Dans ce type de paysage propre à la moitié sud et à la plus grande partie de la moitié nord du continent européen, on ne retrouve pas non plus l’effet limitant dû à la simple présence du prédateur avec lequel s’instaurerait un paysage de la peur empêchant les proies de se nourrir correctement en les obligeant à un surcroît de vigilance et/ou en les excluant des zones de gagnage favorables mais trop exposées. On a supposé que cet instauration d’un paysage de la peur avait un effet limitant sur les proies qui devait même être supérieur aux prédations effective. Comme dans le cas du loup dans les mêmes paysages à forte influence humaine, le lynx n’a pas cet effet pour les chevreuils.
En effet dans une étude conduite dans la forêt bavaroise en limite de la République Tchèque, Van Beeck Calkoen et al. (2022) ont montré que les différences d’intensité de broutage étaient davantage liées au risque perçu associé aux activités humaines (à savoir les activités de loisirs, l’intensité de la chasse et les implantations humaines) qu’au risque de prédation perçu lié au lynx. « Nos résultats indiquent donc que, malgré une forte abondance de lynx dans la zone d’étude (Palmero et al., 2021), le risque représenté par ce grand prédateur à l’affût, contrairement à celui posé par les activités humaines, n'a pas produit de cascade descendante mesurables par des différences d'intensité de broutage. [Our results accordingly indicate that, despite a high abundance of lynx in the study area (Palmero et al., 2021), the risk posed by this large ambush predator, unlike that posed by human activities, did not cascade down to measurable differences in browsing intensity.] »
Dans nos massifs au moins, le lynx boréal n’est pas à l’origine de cascade trophique qui en limitant les consommateurs primaires, permettrait de préserver les plantes et les feuilles, les bourgeons et l’écorce des arbres, la régénération spontanée et la biodiversité des strates arbustives et herbacées des forêts. Du moins pas de cette façon-là. Mais il pourrait jouer tout de même un rôle clé dans la structuration d’un écosystème selon une autre voie, un genre de cascade différente.
Non, le loup et le lynx ne participent guère à la régénération des forêts et en France encore moins qu’ailleurs.
Le lynx, tueur de renards, sauveur des tétras et de bien d’autres ?
La prédation exercée par des prédateurs sur d’autres prédateurs qu’ils soient ou non consommés est appelée prédation de guilde. Son existence est bien documentée dans le cas du lynx. Le lynx, grand prédateur situé au sommet de la pyramide trophique tue des mésoprédateurs situés à un échelon inférieur : le renard roux, la martre du pin.
L’hypothèse dite de « la libération des mésoprédateurs » stipule que la disparition ou le déclin d'un grand prédateur au sommet de la pyramide trophique (prédateur apex) peut induire une augmentation de la population de prédateurs d’un échelon inférieur (les mésoprédateurs), ce qui cause une pression renforcée sur les proies de ces derniers entrainant leur raréfaction. Elle serait une fonction écosystémique clé ayant des impacts en cascade sur les proies herbivores.
Ainsi que le résument Bodil Elmhagen et al (2007) « Le concept de libération des mésoprédateurs a suscité un vif intérêt en biologie de la conservation pour expliquer les abondances anormalement élevées de mésoprédateurs et les déclins de l'abondance ou de la diversité des proies. Il a également servi d'argument en faveur de la restauration des populations de prédateurs supérieurs pour retrouver des structures écosystémiques vierges [ to regain pristine ecosystem structures]».
Faisons d’abord un sort à cet espoir de retrouver des écosystèmes « vierges », en équilibre grâce à la réintroduction des grands prédateurs. De tels écosystèmes vierges, c’est-à-dire sans trace d’actions anthropiques n’existent pas ou du moins sont rarissimes. Si de plus on les veut en équilibre alors que l’on sait maintenant que le déséquilibre dynamique est la règle, ce ne sont que des mythes. Même si, bien plus modestement, on souhaite simplement revenir à un écosystème proche de celui qui existait avant le retrait des grands prédateurs, il n’est pas du tout évident que l’on y parvienne. On a vu plus haut ce qu’il en était pour les loups dans des lieux emblématiques en Amérique et en Europe pour le lynx pour les cascades trophiques ayant un effet direct sur les consommateurs primaires. Leur existence même est pour le moins incertaine. Dans cette partie ce sont les effets supposés systémiques de la libération des prédateurs et du retour ou réintroduction du lynx boréal qui seront examinés.
Dès le moyen-âge, sur le continent européen dans de nombreuses régions, les populations de lynx boréal ont décliné, se sont dramatiquement raréfiées et ont même disparu. Selon l’hypothèse de la libération des mésoprédateurs, en tuant les mésocarnivores notamment les renards et/ou en installant un « paysage de la peur », les lynx limiteraient les prédations de ces derniers sur les proies herbivores. Les population de renards augmentent faute d’être limitées par les prédations ou la présence même du lynx. Ces renards et autres mésoprédateurs auraient alors exercée une prédation sur les consommateurs primaires jugée excessive et responsable du déclin des populations d’oiseaux, en particulier celles du grand tétras, du tétras lyre, du vanneau huppé, mais aussi de celles du lièvre variable.
Le retour naturel ou par relocations de lynx devrait permettre une restauration des populations de ces consommateurs primaires en limitant la population de renards qui en l’absence du lynx occupaient le sommet de la chaîne trophique selon le schéma ci-dessus qui représente cette cascade trophique d’un autre type que la précédente. Cela ne semble pas être le cas.
Selon Pasanen-Mortensen et al. 2013, le retour du lynx limiterait les populations de renards à l'échelle continentale, maintenant de faibles densités de renards roux en les empêchant de réagir positivement aux variations liés à l'abondance des ressources et au réchauffement climatique qui lui sont favorables. Ce fut peut-être le cas en Finlande où, dans certains contextes, ce type de cascade semblait se produire (Helldin et al. 2006). Il est difficile de supposer que c’est encore le cas, même dans ce pays où le renard est en expansion (Hoffmann et al, 2016).
Si le retour du Lynx a peut-être pu avoir pour conséquence une limitation la population de renards associée à un renouveau de la population des Tetras, cela n’aura été que temporaire ou très limité dans l’espace. Malgré une présence conséquente de lynx, le renard roux étend son aire de répartition plus au nord du continent empiétant sur le territoire du renard arctique, ajoutant à la menace que fait peser sur cette espèce le réchauffement climatique actuel dont profite le renard roux malgré la présence d’une population conséquente de lynx et contrairement à ce qui devrait être le cas si la théorie de la libération des mésoprédateurs s’appliquait. Le froid et notamment les hivers rigoureux sont un facteur limitant pour le renard roux. En revanche, le réchauffement climatique lui permet d’agrandir son territoire. Lynx présents ou non, il en profite, contrairement à ce que certaines études « suggéraient ». Par exemple, Pasanen-Mortensen et al.( 2013) allaient jusqu’à supposer que « le lynx pourrait jouer un rôle écologique important en atténuant la réponse des renards roux aux changements liés au climat concernant la disponibilité des ressources face au réchauffement climatique ». C’est tout le contraire. Bénéficiant d’hivers plus doux ; le renard roux étend son territoire au détriment du renard arctique. Les chasses de régulation du renard roux dans le nord de la Finlande pour tenter de préserver le renard arctique prouvent que si le lynx a un impact, il est marginal.
Enrôler le lynx dans la grande affaire de ce début de siècle : le climat, en faire un des facteur d’adaptation et de résilience, il fallait oser alors que dans un article de 2007, Elmhagen et al. montraient que ce type de limitation descendante des renards avait des effets très affaiblis dans les systèmes anthropisés et dans des systèmes peu productifs comme c’est le cas dans les zones boréales septentrionales en Finlande et en Suède. D’où ils concluaient que « On a suggéré que les populations surabondantes de mésoprédateurs devraient être gérées par la réintroduction de prédateurs apicaux afin de rétablir le contrôle descendant (Terborgh et al. 1999). Nous estimons qu’il s’agit là d’une conclusion simpliste » ! Et ils développent trois raisons qui le prouvent. Tout d’abord, même si les lynx réintroduits tuent des renards, cela ne sera pas suffisant si le milieu leur offre en abondance des proies et des terriers pour se reproduire (absence de régulation ascendante contrariant la régulation descendante due au Lynx). La seconde raison est que même à supposer que cela fonctionne dans un cas, on ne peut pas généraliser à tous les cas : l’efficacité des régulations descendantes (prédation du renard par le lynx) et ascendantes (nombres de proies, de terriers disponibles) sont dépendantes de la région bioclimatique et de la dynamique sous-jacente entre mésoprédateurs et proies, on ne peut pas supposer que la réintroduction de grands prédateurs aura le même impact dans tous les écosystèmes. Enfin il faudrait une densité de lynx qui entrainerait des conflits d’usages (chasse, élevage, ski, randonnée, circulation routière…). Pour les auteurs, il n’existe pas de véritables cascades trophiques en Europe faute de territoires suffisamment vastes, peu anthropisés, comme il en existerait aux USA.
On peut se demander comment l’auteure principale de cet article de 2007 Bodil Elmhagen a pu cosigner celui de Marianne Pasanen-Mortensen (2013) cité précédemment, au titre péremptoire « Where lynx prevail, foxes will fail [Là où le lynx règne, les renards périront] »
D’ailleurs quatre ans plus tard dans un article dont Marianne Pasanen-Mortensen est aussi l’autrice principale et Bodil Elmhagen cosignataire, on peut lire « la recolonisation ou le rétablissement des populations de prédateurs supérieurs à leurs niveaux historiques ne suffirait pas à compenser les changements climatiques et d'utilisation des terres généralisés, qui ont assoupli les contraintes de ressources pour de nombreux herbivores et mésoprédateurs. » Ce qui est difficilement conciliable avec cette conclusion de l’article de 2013 que je cite à nouveau : « le lynx pourrait jouer un rôle écologique important en atténuant la réponse des renards roux aux changements liés au climat concernant la disponibilité des ressources face au réchauffement climatique » ! Bien sûr, pour lever la contradiction, il suffit de préciser que cette dernière proposition ne vaut que pour les « écosystèmes laissés à eux-mêmes »…. Écosystèmes qui n’existent peut-être nulle part sur Terre et en tout cas pas en Europe donc en France
Les deux articles cités Pasanen-Mortensen 2013 et 2017 prétendent fournir des évolutions de population de lynx et de renards roux à l’échelle du continent et pour l’article de 2017 sur un pas de temps allant des années 1860 à 2050, ce qui suppose des reconstitutions et des projections. On ne peut manquer d’être sceptique sur la valeur des « résultats » quand on considère la qualité des données brutes sur lesquelles ils s’appuient, leur caractère lacunaire, leur manque d’homogénéité, leur peu de précision, le traitement et la sélection qu’elles subissent pour devenir les données de base de ces études et les hypothèses pas toujours explicites que cela implique, les choix de retenir tel ou tel ensemble plutôt que tel autre d’où l’arbitraire n’est pas totalement exclu.
Certes les auteurs recourent à des traitements statistiques sophistiqués mais ils ont leurs limites. Comme l’écrivait Thomas Huxley «Mathematics may be compared to a mill of exquisite workmanship, which grinds you stuff of any degree of fineness ; but, nevertheless, what you get out depends upon what you put in ; and as the grandest mill in the world will not extract wheat-flour from peascods, so pages of formulae will not get a definite result out of loose data. [La mathématique peut se comparer à un moulin d’une facture exquise qui peut moudre de la matière à n’importe quel degré de finesse, cependant ce que l’on en tire dépend de ce que l’on y a mis et de même que le meilleur moulin du monde n’extraira pas de la farine de blé des cosses de petits pois, ainsi des pages de formules ne fourniront pas un résultat fiable à partir de données imprécises.° » (1869, in Geological reform, repris dans Discouses : Biological &Geological, Essay by Thomas Huxley, Macmillan and co, London 1894, p. 333). Dans beaucoup d’articles de la biologie de conservation, on peut se poser la question : que moulinent les traitements statistiques, du bon blé ou des cosses de petits pois ?
Helldin 2006 avait constaté que dans le Jura suisse les populations de Lynx boréal et de renards roux ont augmenté simultanément. En France, la population de renards est stable. Malgré leur position au sommet de chaines trophiques, les populations de lynx ne seront jamais assez denses pour avoir un rôle significatif de régulation dans les écosystèmes fortement anthropisés de la « vieille Europe ».
De plus les choses sont beaucoup plus complexes car les relations trophiques entre les producteurs primaires et les lynx ne sont pas simplement les effets secondaires d’interférence entre grands et mésoprédateurs, elles sont aussi des relations de prédation directe. En effet Il ne faudrait pas oublier que tout comme le renard ou la martre des pins, le lynx est aussi un prédateur des deux espèces de tétras, de lagopèdes et de lièvres variables, petits gibiers dont les biologistes de la conservation souhaitent avec les autorités étatiques que les populations se reconstituent.
1. BF forêt boréale, LA basse zone alpine (au-dessus de la limite des arbres), HA haute zone alpine 2. a Les principales espèces proies de chaque zone d'étude sont marquées d'un astérisque. 3. b Références concernant les densités des principales proies : Danell et al. ( 2006 ) pour la Suède et Linnell et al. ( 2007 ) pour la Norvège,[repris à Nilsen et al ; 2012]
Dans ce tableau comparatif du régime du Lynx sur différents sites en Scandinavie, on remarque des variations dans son régime, celui-ci pouvant s’adapter lorsque sa proie favorite manque, comme sur le site de Sarex au nord de la Suède. On notera également que, bien que ce ne soient pas leurs proies favorites le lynx ne dédaigne pas le petit gibier. Il entre donc en concurrence avec les mésoprédateurs pour ces proies. Si leur prédation sur ce gibier est moindre, ce n’est sans doute pas qu’il est moins bon chasseur que le renard, par exemple. C’est que la densité de renards est beaucoup plus élevée que celle du lynx (Elmhagen et al., 2010). On pourrait se demander ce qu’il en serait dans nos régions si les populations de lynx étaient suffisamment grandes pour avoir un effet descendant durable dans la pyramide trophique. Il n’est pas certain qu’il aurait alors un effet positif sur les tétras, les lagopèdes et lièvres bruns comme variables, sans parler des moutons qui figurent aussi au menu du loup.
Dans la taïga en Scandinavie, en Finlande et en Russie limitrophe dans le nord du continent européen, la population de Lynx est conséquente, les populations de tétras semblent globalement stables et celle de renards en expansion vers le nord, sur les marges de la toundra qui deviennent buissonnantes sous l’effet du réchauffement climatique. Le classement de ces trois espèces sur la liste rouge de l’UICN est LC, c’est-à-dire que leur situation n’est pas préoccupante.
Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de fluctuations dans les effectifs qui pour diverses raisons peuvent varier fortement. Par exemple, en Fennoscandie, les populations de petits rongeurs (campagnols, lemmings) fluctuent de façon cyclique tous les 3 à 4 ans. Pendant les « années à rongeurs », ces rongeurs sont les proies favorites, quasi exclusives des mésoprédateurs (renards, martres, rapaces) et les effectifs de Grands tétras augmentent. En revanche lors des années sans rongeurs, les mésoprédateurs se rabattent sur les œufs et poussins de tétras dont les populations chutent. Pour se rétablir lors du cycle suivant (Angelstam et al. 1984 ; Butet et al. 2001)
Dans l’ouest et le centre du continent européen, il n’en va pas de même, le grand tétras survit difficilement et si la situation du tétras lyre est un peu meilleure, elles n’est pas très brillante (pour des détails, se reporter aux statistiques de l’OFB). En tout état de cause, pour ce qui est du grand tétras, du tétra lyre ou du lagopède la pression prédatrice du renard, de la fouine, des rapaces et a fortiori celle du Lynx ne sont pas la cause principale du mauvais état de conservation de ces populations dans l’Europe occidentale. Vu la rareté dans cette région de ces oiseaux, cette prédation est anecdotique. Sauf lorsque les gestionnaires de la faune sauvage se mettent en tête de « renforcer » les populations de grand tétras comme ce fut le cas dans les Vosges en 2024, 2025. Les oiseaux relâchés, désorientés dans un milieu qu’ils ne connaissent pas finissent en général prédatés sans qu’on sache vraiment qui est le coupable. La martre des pins est fortement soupçonnée mais ce pourrait bien être un renard, ou un sanglier qui ont fait échouer les couvées, et pourquoi pas l’un des deux ou trois lynx qui fréquentent encore ce territoire ? Le grand tétras figure à son menu, un lynx a été photographié dans le Jura vaudois avec cet oiseau dans la gueule et, faut-il le rappeler, il y en a bien un qui s’est attaquée à une poule domestique dans un poulailler d’un village des Vosges. Pour ces oiseaux, comme pour le Lynx d’ailleurs, la principale cause de leur déclin ou de leur difficulté à survivre là où ils ont été relâchés, c’est la transformation des forêts par la sylviculture moderne, la fragmentation de l’habitat, les dérangements humains, le réchauffement climatique qui, s’il devait se poursuivre, rebatterait sans doute les cartes.
La prédation du Lynx sur les renards est particulière. Ils en tueraient dans toutes les régions où ils sont de retour. Dans quelques contrées nordiques en Fennoscandie, ils en tueraient suffisamment pour limiter leurs populations qui aurait décliné. Pourtant ils en mangent très peu, voire pas du tout. Les biologistes de la conservation supposent que c’est pour éliminer la concurrence. Selon Génot (2026) les lynx élimineraient les renards et les autres mésoprédateurs éviter une prédation sur leurs jeunes mais ne cite pas de sources. Plutôt que de protéger leurs jeunes dont seule la femelle s’occupe, le lynx chercherait à se préserver du cleptoparasitisme du renard et autres charognards qui lui volent ses proies : le lynx après avoir tué un chevreuil ou un chamois n’en mange qu’une partie, cache la carcasse dans les environs immédiats et revient s’y nourrir plusieurs jours de suite voire plusieurs semaines, si toutefois des charognards n’en ont pas profité avant. Parmi ceux-ci, le renard est très assidu. Mais l’exercice est risqué et le lynx ne fait pas de cadeaux aux pique-assiettes ! Hainard (1987) indique que «souvent le lynx tue le renard qui le suit pour partager sa proie ». A partir d’analyse des excréments de renards roux vivant dans une forêt boréale du centre-sud de la Suède, en zone d’étude de la station de recherche de Grimsö, Helldin & Danielsson 2007 ont montré que les carcasses de chevreuil tués par les lynx assuraient au renard un approvisionnement alimentaire stable en hiver, indépendant des fluctuations des rongeurs et que, même en été, ces carcasses complétaient leur régime alimentaire.
Il n’est pas certain que cet apport alimentaire stable et continu permette une reproduction suffisante pour compenser la mortalité additive causée aux populations de renards, cela doit dépendre du contexte. Ce cleptoparasitisme est en tout cas une preuve supplémentaire que la présence du félin n’instaure pas un paysage de la peur, même là où il est suffisamment abondant et tue suffisamment de proies pour se nourrir et nourrir des pique-assiettes qui l’obligent à chasser plus souvent.
En résumé, le retour du lynx sur des zone où il vivait par le passé (un passé proche ou plus lointain) pourrait théoriquement garantir indirectement la bonne santé des populations de tétras et autres nicheurs terrestres en limitant les populations de mésoprédateurs que ce soit par prédation directe et surtout par instauration d’un « paysage de la peur » suffisamment efficace pour ne nécessiter qu’un petit nombre de félins pour assurer ce déclin. Mais cette régulation trophique du haut vers le bas est, pour le moins, très atténuée dans les paysage fortement anthropisés. Même s’ils intègrent des îlots de nature préservée ou férale, ils sont multi-usages et restent trop fractionnés et trop exigus pour ce carnassier. Une autre façon de présenter les choses, plus radicale mais plus en accord avec le réel serait de conclure qu’il n’existe pas d’espèces clé de voute dans ces systèmes, à tout le moins que le lynx ne l’est pas, pas plus que ne le sont les loups ici ou dans les parcs nationaux d'Irish River (IRNP) et de Yellowstone (YNP) aux USA qui sont pourtant des territoires suffisamment vastes et peu anthropisés.
Ces grands prédateurs lynx, loup étudiés ici ou bien encore ours sont en voie de disparition en France et font l’objet de programmes de conservation fort dispendieux, quelle aubaine si l’on pouvait les justifier en faisant d’eux des espèces clé de voûte ! Cette notion à défaut d’avoir une assise empirique et théorique bien assurée a de nombreux partisans. Elle « laisse penser que l'on pourrait ainsi orienter l'attention et les efforts sur un petit nombre d'espèces structurantes, négligeant toutes les autres qui en dépendent directement ou indirectement. » souligne R. Barbaut qui explique pourquoi elle peut séduire et en dénonce les dangers : « « On comprend la fascination première pour une recette miracle : l’espèce-clé, quel rêve ! L’essentiel des efforts de recherche et des ressources en matière de conservation ou de restauration porte sur un petit nombre d’espèces menacées d’extinction : que celles-ci soient des espèces-clés et voilà un redressement de situation inespéré. Sinon il faudra bien parler de l’arbitraire des choix... et de la faible efficacité globale d’une telle stratégie. » (Souligné par moi). Il poursuit « Mais on l’a vu, la définition des espèces-clés n’est pas une chose commode, aussi objective qu’on pouvait l’espérer. Pire : la même espèce reconnue comme clé ici, ne le sera pas là[…]. C’est donc une illusion dangereuse. Il est dangereux en effet de généraliser trop vite, à partir d’informations fragmentaires ou biaisées : c’est oublier l’histoire des systèmes écologiques et donc leur spécificité. Et quand on songe d’autre part au contexte social et humain - c’est l’homme qui restaure, pour lui-même – cela s’aggrave encore » on ne saurait mieux dire ! Et même si en définitive l’auteur ne rejette pas totalement la notion, on ne peut pas dire qu’elle sort indemne de cette critique.
En conclusion de cette partie, la notion d’espèce clé de voûte pose au moins autant de problèmes que ceux qu’elle permettrait de résoudre. Même si l’on accepte l’existence d’espèces clé de voûte, en France comme dans une grande partie du continent européen, le lynx pas plus que le loup ne le sont. Ils ne le sont ni directement, ni par la médiation des interférences de prédation entre grands et mésoprédateurs. Donc, est sans fondement une des justifications principales pour leur réintroduction ou le renforcement de leurs populations. Simplement, ceux qui sont là, qu’ils y soient revenus naturellement ou artificiellement, y sont. Ils doivent être respectés mais pas sanctuarisés.
Une espèce parapluie est une espèce dont la conservation confère une protection à un grand nombre d'espèces coexistant naturellement avec elle (Roberge 2004). Rappelons qu’il s’agit initialement et avant tout d’un outil de gestion (Simberloff 1998, Roberge 2004) qui devait être employé pour pallier la difficulté de contrôler et gérer tous les aspects de la biodiversité d’un territoire. Concentrer des moyens humains, matériels et financiers limités à la sauvegarde d’une espèce permettrait de préserver efficacement non seulement cette espèce mais aussi toutes celles connues ou non, en danger ou non qui vivent avec elle. Tel est du moins l’espoir qui sous-tend le choix d’une espèce comme espèce parapluie. Cet outil a été utilisé pour déterminer la superficie minimale à protéger, pour définir des réseaux de réserves à plus grande échelle géographique, pour sélectionner des sites à préserver selon qu’ils contiennent une ou plusieurs de ces espèces considérées comme parapluie, etc.
Dans sa forme classique le concept d’espèce parapluie fait référence aux exigences minimales de superficie pour une population en présumant que si on préserve un espace suffisant aux espèces qui ont besoin d’un territoire très étendu, toutes les espèces vivant dans ces territoires seront préservées. Comme les organismes de grande taille ont dans la plupart des cas besoin de ces vastes espaces, ce sont eux, et plus particulièrement les grands carnivores, qui sont le plus souvent choisis comme espèce parapluie. Ainsi explicité, ce concept jouit d’une grande popularité chez les gestionnaires d’espaces protégés, les associations de défense de la nature et dans une moindre mesure chez les biologistes de la conservation où après une période d’adhésion plus ou moins enthousiaste est venu le temps chez certains d’entre eux de critiques sévères (Simberloff 1998, Lindenmayer et al. 2002, Roberge & Angelstam 2004, etc. …)
Le lynx serait une espèce parapluie de ce type selon Gaillard et al. 2012, (cité ci-dessus) : « La protection du lynx et de son habitat entraîne, par extension, la sauvegarde d’une grande superficie couvrant une diversité de paysages, de milieux, voire d’écosystèmes, et par là même, des espèces s’y trouvant » Cependant l’argument qui est à la base de cette notion d’espèce parapluie et qui est repris ici sans critique dans le cas du lynx est d’un simplissime déconcertant. Dans le lot de tout ce qui est protégé, les autres espèces trouveront bien de quoi satisfaire leurs propres exigences ! « Often whether many other species will really fall under the umbrella is a matter of faith rather than research.[ Souvent, la question de savoir si de nombreuses autres espèces seront réellement abritées par ce parapluie relève davantage de la foi que de la recherche] » (Simberloff 1998). Bien plus, le choix d’une espèce parapluie devrait permettre d’éviter d’avoir à effectuer ces recherches qui, si elles étaient faisables, rendraient inutiles le détour par une telle espèce et les problèmes de choix qu’elle soulève. De fait, c’est faire bon marché des exigences que peuvent avoir les autres espèces en termes d’habitats. Certaines ont des besoins spécifiques qui ne seront pas nécessairement satisfaits parce qu’elles se trouvent sur un espace protégé de l’espèce parapluie qui a ses propres exigences.
Par exemple plus que de forêts vastes, le Grand tetras a besoin de forêts irrégulières lui assurant des clairières pour les places de chant où les mâles paradent en prélude à l’accouplement et une tranquillité absolue lors de la reproduction. La canopée doit être ouverte, à faible recouvrement pour qu’il puisse s’envoler ou atterrir à travers les branches sans se blesser. Vu son poids et la nécessité de se protéger des prédateurs terrestres, Il a besoin de vieux arbres aux branches solides comme dortoirs. de conifères dont il mange les aiguilles, sa nourriture principale et quasi-exclusive en hiver, des tapis de myrtilliers qui fournissent des baies et des feuilles pour la nourriture des adultes et des insectes pour la nourriture des poussins ( Pour plus de détail se rapporter à Leclercq et al. 2018). Le lynx lui, n’a pas les mêmes exigences, l’essence des arbres n’est pas un facteur clé dès lors que la forêt comporte suffisamment de proies avec des chablis, des zones de régénération denses, des lisières et des chaos rocheux où il peut chasser et se reproduire. L’espace vital du Grand tétras est moins étendu que celui du lynx mais n’est pas pour autant inclus nécessairement dans celui-ci. Les deux espaces peuvent seulement se chevaucher, voir être disjoints (Lindenmayer et al. 2002 pour l’exposé des divers cas théoriquement possibles).
Des réintroductions et des lâchers de « renforcement » de population du Lynx, déclaré espèce parapluie ont été effectués dans la plupart des massifs d’Europe occidentale et centrale et il en est prévu de nouveau en France. La « gestion intensive » de cette espèce parapluie recommandée par une « expertise scientifique » est pourtant « une contradiction dans les termes » parce que le reste de la communauté à protéger ne bénéficie pas de ces actions (Simberloff 1998). Renforcer les populations de lynx dans la forêt vosgienne ne profitera pas au Grand tétras qui pourrait même en faire les frais en étant l’objet d’une prédation d’opportunité.
Le Grand tétras est lui aussi par ses exigences en matière d’habitat labelisé « espèce parapluie », Les efforts de conservation de cette espèce oblige à préserver les forêts anciennes où se trouvent leurs habitats et par là même les espèces qui s’y trouvent. Du moins en théorie car en pratique … Ce n’est pas du tout ce qui se passe comme on peut le constater dans le cas des Vosges où l’espèce est en danger critique d’extinction et où plusieurs lâchers ont été effectués pour renforcer la population, avec comme je l’ai rappelé un piètre succès, les oiseaux introduits ayant été prédatés. Comme ces oiseaux ont été un apport de nourriture supplémentaire pour les renards ou les martres, on pourrait estimer que les efforts pour conserver une population de tétras s’est révélée favorable aux mésoprédateurs cohabitant dans ce massif. Mais, évidemment, ce n’est pas de cette façon que les gestionnaires voient les choses !
Pour avoir une chance de réussite, les lâchers doivent s’accompagner d’une régulation des prédateurs. Dans ces conditions « le taux de survie à un an se situe entre 30 et 80 % » (Génot 2026). Comme les gardes-chasses gèrent le gibier en éliminant les prédateurs, pour réussir à pérenniser la population de grand tétras en la renforçant par des lâchers, les gestionnaires d’espaces sensibles doivent, eux aussi, éliminer la martre des pins, le renard roux, le hibou grand-duc qui ne sont donc pas du tout protégés par les mesures de protection de l’espèce parapluie. C’est même tout le contraire ! Les gestionnaires du Parc naturel régional des Ballons des Vosges n’ont pas osé pratiquer une telle régulation. « Après 3 nichées qui ont échoué à cause d’une prédation, le PNRBV a opté pour l’utilisation de dispositifs d’effarouchement à ultrasons pour la protection nids plutôt que la régulation des prédateurs qui entraînerait une vive réaction des associations de protection de la nature. » relate J. C. Génot qui regrette l’absence de Lynx qui aurait fait le travail de régulation. Il oublie que le lynx lui non plus, ne dédaigne pas le tétras qu’il croque à l’occasion (voir le tableau ci-dessus repris à, Nilsen et al ; 2012).
Bref, il faut choisir ce que l’on veut préserver et pourquoi : le lynx, le grand tétras où les lambeaux de vieilles forêts qui subsistent encore et la connectivité des espaces naturels ou semi-naturels. S’il s’agit de ces dernières, autant le faire directement sans recourir à une espèce parapluie, choisie la plupart du temps parmi les espèces charismatiques ou rendues telles par les campagnes de markéting des plans de réintroductions.
D’autant que le choix parmi toutes les espèces connues qui résident sur un territoire de celle que l’on va promouvoir ne peut qu’être arbitraire si, suivant Lindenmayer et al. 2002, on généralise les résultats obtenus par Andelman et Fagan (2000), résultats qui ont été obtenus à partir des bases de données sur la biodiversité de la végétation côtière de Californie du Sud, de l'écorégion du plateau de Columbia et du territoire continental des États-Unis. Ils ont évalué l'efficacité des espèces parapluie et d'autres systèmes de substitution basés sur la taxonomie. Leur résultats sont plutôt décevant pour les gestionnaires qui tablaient sur ces espèces pour établir leurs politiques de conservation : aucun de ces systèmes ne permettrait de recouvrir plus d'espèces ni de mieux protéger l'habitat que des espèces sélectionnées au hasard.
C’est donc bien que, comme l’affirmait Simberloff( 1998) : « Faute de mieux, often vertebrate species are chosen as indicators simply because they are so charismatic that a manager feels obliged to monitor them anyway and nourishes the vague hope that such a 'flagship species' […] will fortuitously reflect the health of the entire system.[ Faute de mieux, on choisit souvent des espèces vertébrées comme indicateurs simplement parce qu’elles sont si charismatiques qu’un gestionnaire se sent obligé de les surveiller de toute façon et nourrit le vague espoir qu’une telle « espèce drapeau » reflète par hasard la santé de l’ensemble du système.] »
Mais pourquoi donc faire un détour par une espèce parapluie ou qu’on juge telle si on cherche simplement à préserver les vieilles forêts de nos massif ou assurer la connectivité des milieux semi-naturels ou naturels. Cesserions nous d’exiger des écoducs s’il n’y avait pas de lynx ? La réponse est évidemment non puisque l’on en a construit sur des autoroutes traversant des forêts où cette espèce n’était ni présente ni attendue. Le public peut être sensibilisé et accepter qu’une part de ses impôts aille à la protection de la biodiversité sans qu’on ait besoin de mettre en avant un lynx, un loup, ou je ne sais quel animal pour faire la quête.
Le lynx serait une espèce parapluie du seul fait qu’il a besoin d’un grand domaine vital, ce qui est très faible et très insuffisant comme justification. Mais admettons ! L’argument justifiant la réintroduction du lynx ou le renforcement de ses populations en France parce qu’il serait une espèce parapluie ne vaut que ce que vaut ce concept comme outil d’aide à la conservation de la biodiversité et à la restauration d’écosystème, c’est-à-dire bien peu. Bref, il faudrait trouver autre chose pour justifier rationnellement tous ces plans qui visent à pérenniser sa présence en France, son statut de strictement protégé dans l’Union Européenne alors qu’au niveau mondial, il ne fait l’objet que de « préoccupation mineure », exactement comme son ennemi le renard pourtant classé ESOD en France, donc tiré, piégé, déterré en toute saison. Le renard veut manger la poule, je défends la poule : BIEN / Le lynx veut manger la poule, je défends la poule : PAS BIEN
Le lynx en tant que clé de voûte est supposé préserver les arbres, les sous-strates arbustives et herbacées par cascades trophiques en prédatant les chevreuils mais dans le même temps, ces chevreuils sont censés être protégés par ce même lynx en tant qu’espèce parapluie puisque vivant dans le même espace préservé que lui.
En s'appuyant sur des modélisations mathématiques rigoureuses du couple lynx-chevreuil, Carpentier et al. 2026 ont démontré que la prédation du lynx sur le chevreuil est constamment forte, même quand la densité de chevreuils baisse, car le lynx cible particulièrement les individus reproducteurs, ce type de prédation étant additive et non compensatrice, c’est-à-dire qu’elle s’ajoute aux autres causes de mortalité et ne s’y substitue pas. Ce résultat contredit les affirmations des adulateurs du lynx, par exemple Bruno Ulrich, vice-président du GEPMA (Groupe d’étude et de protection des mammifères d’Alsace) qui avait déclaré au Journal 20 minutes «Mais il [le lynx] va s’attaquer aux plus faibles et va laisser les plus belles et robustes proies dans la nature, celles qui intéressent les chasseurs », reprenant une contre-vérité en vogue dans le milieu naturaliste français.
De plus Carpentier et al. montrent également que si on protège strictement le lynx, le chevreuil décline et que l’état des populations devient préoccupant à terme. Cecile Carpentier et ses cosignataires dont Olivier Gimenez directeur de recherche au CNRS à Montpellier, grand spécialiste français des modèles de population de grands carnivores, proposent une gestion adaptative par la chasse des DEUX espèces. Donc si l’on suit ces auteurs, le lynx n’a pas à être sanctuarisé et il doit pouvoir être régulé par la chasse dans certaines conditions (gestion adaptative), le système ne se régulant pas tout seul sans intervention humaine. C’est toute la philosophie du rewilding, de la restauration d’une nature qui en santé s’autorégule sans intervention humaine hormis quelques « coups de pouces » comme les réintroductions qui est remise en question, certes sur un cas particulier mais qui fonctionne, à tout le moins, comme un contre-exemple gênant.
Ce n’est pas non plus parce qu’il partage une partie de l’espace vital du lynx que le renard roux est protégé dans tous les cas, puisqu’il y a des lieux en Suède où cette cohabitation aurait induit un déclin des populations de renards. Par prédation directe mais aussi à cause du paysage de la peur instauré par l’espèce parapluie carnivore qui les inciterait à adopter un comportement d’évitement qui les excluraient du territoire protégé. Certes, cette supposition n’a pas de preuves robustes et ne fonctionne pas dans les paysages fortement anthropisés comme je l’ai rappelé plus haut, mais on voit que les différentes hypothèses qui sont faites sur le lynx ne sont pas cohérentes entre elles. On ne peut espérer d’un côté que le lynx en tant qu’espèce clé de voûte fera décliner la population de renards et supposer qu’en tant qu’espèce parapluie, il protégera cette population si on le protège !
Le lynx a plus de difficulté pour tuer les martres des pins car celles-ci trouvent leur salut en grimpant dans les arbres jusqu’à des branches sur lesquels le lynx ne peut s’aventurer à cause de son poids et où elle est en sécurité. Cependant dans son cas aussi, on ne peut pas dire qu’en protégeant le lynx, on la protège. De façon plus générale l’espace parapluie lynx ne protège pas les mésocarnivores sympatriques, il les tue ou cherche à les tuer. Ils ne sont pas protégés par l’espèce parapluie. En fait pour les gestionnaires d’espace protégés comme pour la plupart des biologistes de la conservation lorsqu’ils affirment qu’en protégeant une espèce parapluie, sont protégées les espèces partageant son territoire, il faut comprendre que, quoi qu'ils en disent, il ne s'agit pas de TOUTES les espèces qui y vivent, seulement les espèces patrimoniales et celles en danger d’extinction qui ont besoin des biologistes de la conservation et des restaurateurs d’écosystème pour assurer leur survie, ce qui n’est le cas ni du renard roux, ni de la martre des pins, ni du blaireau ou du sanglier, espèces qui se débrouillent très bien toutes seules, trop bien même aux yeux de ces médecins de la nature et ne sont pas en danger, du moins pas encore ….
Le renard roux, c’est le mal aimé. Cela transparait dans presque tous les articles des biologistes de la conservation européens, notamment Fennoscandiens traitant du couple lynx/renard avec l’espoir mal dissimulé que le lynx pourra débarrasser au moins les espaces naturels de la prolifération de ce goupil. En France, Génot 2026 regrette l’absence de Lynx pour réguler les renards dans les Vosges. Le renard roux est même considéré comme une espèce invasive dans des articles (Norén et al. 2017 par exemple) qui traitent de l’extension du renard roux de la taïga à la toundra, oubliant que dans des épisodes de réchauffement du climat passé, le renard roux était présent dans la toundra et qu’il ne fait qu’y revenir. Norén et al. 2017 voient même dans le renard roux nouvel habitant de ces zones un vecteur de maladies transmissibles au renard polaire, un peu comme les européens débarquant sur le continent américain et contaminant les peuples premiers non immunisés contre des infections virales et bactériennes graves venues d’Eurasie et d’Afrique: variole, grippe, typhus, choléra, peste, oreillons, rougeole ou encore rubéole( sur ce choc épidémiologique Cf. Havard 2012) ; dans le cas du renard roux, ce serait la gale sarcoptique (Sarcoptes scabiei) et le ténia du renard (Echinococcus multilocularis), la rage arctique (Arctic Fox Rabies Virus Variant. En fait les choses sont un peu plus complexes et c’est là que l’on voit le parti pris des auteurs. Pour résumer : le renard roux transmet la gale sarcoptique au renard polaire mais c’est le renard polaire qui infecte le renard roux dans le cas de la rage arctique, celui-ci ne faisant au mieux qu’amplifier l’épidémie en retour chez le polaire qui en reste le réservoir notamment dans les populations à densité de renards polaires relativement élevée. Quant à l’échinococcose, les deux en sont un réservoir avant leur rencontre et ils supportent bien cette infection alors que ce n’est pas le cas de l’humain (Simon et al. 2019). D’autres chercheurs, notamment canadiens, ne sont pas aussi alarmistes et considèrent qu’une coexistence est possible (Moisan et al. 2023).
Ceci met en lumière la contradiction fondamentale qui est à la base de la biologie de la conservation, cette « discipline de crise » selon la qualification de Barbaut (1997) vole au secours non pas de la nature mais de ce qu’elle estime que la nature doit être : d’un côté, la nostalgie de la wilderness qui donne de la couleur aux valeurs des éthiques écocentrées ou biocentrées, où doit s’effacer l’humain, élément perturbateur tant sens neutre de l’écologie qu’au sens connoté péjorativement de ces éthiques ; et d’un autre côté, une biodiversité choisie et pilotée selon les a priori de ces « secouristes » qui prétendent la restaurer.
La nature, elle, n’a pas de préférence pour le Lynx plutôt que le renard roux, pour le renard polaire plutôt que pour le renard roux , pour le lynx plutôt que pour la poule ou l’humaine qui la défend. La nature n’a rien à conserver ou à préserver. Elle est comme elle est et comme elle sera.
Dans la taïga en Scandinavie, en Finlande et en Russie limitrophe dans le nord du continent européen, la population de Lynx est conséquente, les populations de tétras semblent globalement stables et celle de renards en expansion vers le nord, sur les marges de la toundra qui deviennent buissonnantes sous l’effet du réchauffement climatique. Le classement de ces trois espèces sur la liste rouge de l’UICN est LC, c’est-à-dire que leur situation n’est pas préoccupante.
Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de fluctuations dans les effectifs qui pour diverses raisons peuvent varier fortement. Par exemple, en Fennoscandie, les populations de petits rongeurs (campagnols, lemmings) fluctuent de façon cyclique tous les 3 à 4 ans. Pendant les « années à rongeurs », ces rongeurs sont les proies favorites, quasi exclusives des mésoprédateurs (renards, martres, rapaces) et les effectifs de Grands tétras augmentent. En revanche lors des années sans rongeurs, les mésoprédateurs se rabattent sur les œufs et poussins de tétras dont les populations chutent. Pour se rétablir lors du cycle suivant (Angelstam et al. 1984 ; Butet et al. 2001)
Dans l’ouest et le centre du continent européen, il n’en va pas de même, le grand tétras survit difficilement et si la situation du tétras lyre est un peu meilleure, elles n’est pas très brillante (pour des détails, se reporter aux statistiques de l’OFB). En tout état de cause, pour ce qui est du grand tétras, du tétra lyre ou du lagopède la pression prédatrice du renard, de la fouine, des rapaces et a fortiori celle du Lynx ne sont pas la cause principale du mauvais état de conservation de ces populations dans l’Europe occidentale. Vu la rareté dans cette région de ces oiseaux, cette prédation est anecdotique. Sauf lorsque les gestionnaires de la faune sauvage se mettent en tête de « renforcer » les populations de grand tétras comme ce fut le cas dans les Vosges en 2024, 2025. Les oiseaux relâchés, désorientés dans un milieu qu’ils ne connaissent pas finissent en général prédatés sans qu’on sache vraiment qui est le coupable. La martre des pins est fortement soupçonnée mais ce pourrait bien être un renard, ou un sanglier qui ont fait échouer les couvées, et pourquoi pas l’un des deux ou trois lynx qui fréquentent encore ce territoire ? Le grand tétras figure à son menu, un lynx a été photographié dans le Jura vaudois avec cet oiseau dans la gueule et, faut-il le rappeler, il y en a bien un qui s’est attaquée à une poule domestique dans un poulailler d’un village des Vosges. Pour ces oiseaux, comme pour le Lynx d’ailleurs, la principale cause de leur déclin ou de leur difficulté à survivre là où ils ont été relâchés, c’est la transformation des forêts par la sylviculture moderne, la fragmentation de l’habitat, les dérangements humains, le réchauffement climatique qui, s’il devait se poursuivre, rebatterait sans doute les cartes.
La prédation du Lynx sur les renards est particulière. Ils en tueraient dans toutes les régions où ils sont de retour. Dans quelques contrées nordiques en Fennoscandie, ils en tueraient suffisamment pour limiter leurs populations qui aurait décliné. Pourtant ils en mangent très peu, voire pas du tout. Les biologistes de la conservation supposent que c’est pour éliminer la concurrence. Selon Génot (2026) les lynx élimineraient les renards et les autres mésoprédateurs éviter une prédation sur leurs jeunes mais ne cite pas de sources. Plutôt que de protéger leurs jeunes dont seule la femelle s’occupe, le lynx chercherait à se préserver du cleptoparasitisme du renard et autres charognards qui lui volent ses proies : le lynx après avoir tué un chevreuil ou un chamois n’en mange qu’une partie, cache la carcasse dans les environs immédiats et revient s’y nourrir plusieurs jours de suite voire plusieurs semaines, si toutefois des charognards n’en ont pas profité avant. Parmi ceux-ci, le renard est très assidu. Mais l’exercice est risqué et le lynx ne fait pas de cadeaux aux pique-assiettes ! Hainard (1987) indique que «souvent le lynx tue le renard qui le suit pour partager sa proie ». A partir d’analyse des excréments de renards roux vivant dans une forêt boréale du centre-sud de la Suède, en zone d’étude de la station de recherche de Grimsö, Helldin & Danielsson 2007 ont montré que les carcasses de chevreuil tués par les lynx assuraient au renard un approvisionnement alimentaire stable en hiver, indépendant des fluctuations des rongeurs et que, même en été, ces carcasses complétaient leur régime alimentaire.
Il n’est pas certain que cet apport alimentaire stable et continu permette une reproduction suffisante pour compenser la mortalité additive causée aux populations de renards, cela doit dépendre du contexte. Ce cleptoparasitisme est en tout cas une preuve supplémentaire que la présence du félin n’instaure pas un paysage de la peur, même là où il est suffisamment abondant et tue suffisamment de proies pour se nourrir et nourrir des pique-assiettes qui l’obligent à chasser plus souvent.
En résumé, le retour du lynx sur des zone où il vivait par le passé (un passé proche ou plus lointain) pourrait théoriquement garantir indirectement la bonne santé des populations de tétras et autres nicheurs terrestres en limitant les populations de mésoprédateurs que ce soit par prédation directe et surtout par instauration d’un « paysage de la peur » suffisamment efficace pour ne nécessiter qu’un petit nombre de félins pour assurer ce déclin. Mais cette régulation trophique du haut vers le bas est, pour le moins, très atténuée dans les paysage fortement anthropisés. Même s’ils intègrent des îlots de nature préservée ou férale, ils sont multi-usages et restent trop fractionnés et trop exigus pour ce carnassier. Une autre façon de présenter les choses, plus radicale mais plus en accord avec le réel serait de conclure qu’il n’existe pas d’espèces clé de voute dans ces systèmes, à tout le moins que le lynx ne l’est pas, pas plus que ne le sont les loups ici ou dans les parcs nationaux d'Irish River (IRNP) et de Yellowstone (YNP) aux USA qui sont pourtant des territoires suffisamment vastes et peu anthropisés.
Ces grands prédateurs lynx, loup étudiés ici ou bien encore ours sont en voie de disparition en France et font l’objet de programmes de conservation fort dispendieux, quelle aubaine si l’on pouvait les justifier en faisant d’eux des espèces clé de voûte ! Cette notion à défaut d’avoir une assise empirique et théorique bien assurée a de nombreux partisans. Elle « laisse penser que l'on pourrait ainsi orienter l'attention et les efforts sur un petit nombre d'espèces structurantes, négligeant toutes les autres qui en dépendent directement ou indirectement. » souligne R. Barbaut qui explique pourquoi elle peut séduire et en dénonce les dangers : « « On comprend la fascination première pour une recette miracle : l’espèce-clé, quel rêve ! L’essentiel des efforts de recherche et des ressources en matière de conservation ou de restauration porte sur un petit nombre d’espèces menacées d’extinction : que celles-ci soient des espèces-clés et voilà un redressement de situation inespéré. Sinon il faudra bien parler de l’arbitraire des choix... et de la faible efficacité globale d’une telle stratégie. » (Souligné par moi). Il poursuit « Mais on l’a vu, la définition des espèces-clés n’est pas une chose commode, aussi objective qu’on pouvait l’espérer. Pire : la même espèce reconnue comme clé ici, ne le sera pas là[…]. C’est donc une illusion dangereuse. Il est dangereux en effet de généraliser trop vite, à partir d’informations fragmentaires ou biaisées : c’est oublier l’histoire des systèmes écologiques et donc leur spécificité. Et quand on songe d’autre part au contexte social et humain - c’est l’homme qui restaure, pour lui-même – cela s’aggrave encore » on ne saurait mieux dire ! Et même si en définitive l’auteur ne rejette pas totalement la notion, on ne peut pas dire qu’elle sort indemne de cette critique.
En conclusion de cette partie, la notion d’espèce clé de voûte pose au moins autant de problèmes que ceux qu’elle permettrait de résoudre. Même si l’on accepte l’existence d’espèces clé de voûte, en France comme dans une grande partie du continent européen, le lynx pas plus que le loup ne le sont. Ils ne le sont ni directement, ni par la médiation des interférences de prédation entre grands et mésoprédateurs. Donc, est sans fondement une des justifications principales pour leur réintroduction ou le renforcement de leurs populations. Simplement, ceux qui sont là, qu’ils y soient revenus naturellement ou artificiellement, y sont. Ils doivent être respectés mais pas sanctuarisés.
Un parapluie troué
Une espèce parapluie est une espèce dont la conservation confère une protection à un grand nombre d'espèces coexistant naturellement avec elle (Roberge 2004). Rappelons qu’il s’agit initialement et avant tout d’un outil de gestion (Simberloff 1998, Roberge 2004) qui devait être employé pour pallier la difficulté de contrôler et gérer tous les aspects de la biodiversité d’un territoire. Concentrer des moyens humains, matériels et financiers limités à la sauvegarde d’une espèce permettrait de préserver efficacement non seulement cette espèce mais aussi toutes celles connues ou non, en danger ou non qui vivent avec elle. Tel est du moins l’espoir qui sous-tend le choix d’une espèce comme espèce parapluie. Cet outil a été utilisé pour déterminer la superficie minimale à protéger, pour définir des réseaux de réserves à plus grande échelle géographique, pour sélectionner des sites à préserver selon qu’ils contiennent une ou plusieurs de ces espèces considérées comme parapluie, etc.
Dans sa forme classique le concept d’espèce parapluie fait référence aux exigences minimales de superficie pour une population en présumant que si on préserve un espace suffisant aux espèces qui ont besoin d’un territoire très étendu, toutes les espèces vivant dans ces territoires seront préservées. Comme les organismes de grande taille ont dans la plupart des cas besoin de ces vastes espaces, ce sont eux, et plus particulièrement les grands carnivores, qui sont le plus souvent choisis comme espèce parapluie. Ainsi explicité, ce concept jouit d’une grande popularité chez les gestionnaires d’espaces protégés, les associations de défense de la nature et dans une moindre mesure chez les biologistes de la conservation où après une période d’adhésion plus ou moins enthousiaste est venu le temps chez certains d’entre eux de critiques sévères (Simberloff 1998, Lindenmayer et al. 2002, Roberge & Angelstam 2004, etc. …)
Le lynx serait une espèce parapluie de ce type selon Gaillard et al. 2012, (cité ci-dessus) : « La protection du lynx et de son habitat entraîne, par extension, la sauvegarde d’une grande superficie couvrant une diversité de paysages, de milieux, voire d’écosystèmes, et par là même, des espèces s’y trouvant » Cependant l’argument qui est à la base de cette notion d’espèce parapluie et qui est repris ici sans critique dans le cas du lynx est d’un simplissime déconcertant. Dans le lot de tout ce qui est protégé, les autres espèces trouveront bien de quoi satisfaire leurs propres exigences ! « Often whether many other species will really fall under the umbrella is a matter of faith rather than research.[ Souvent, la question de savoir si de nombreuses autres espèces seront réellement abritées par ce parapluie relève davantage de la foi que de la recherche] » (Simberloff 1998). Bien plus, le choix d’une espèce parapluie devrait permettre d’éviter d’avoir à effectuer ces recherches qui, si elles étaient faisables, rendraient inutiles le détour par une telle espèce et les problèmes de choix qu’elle soulève. De fait, c’est faire bon marché des exigences que peuvent avoir les autres espèces en termes d’habitats. Certaines ont des besoins spécifiques qui ne seront pas nécessairement satisfaits parce qu’elles se trouvent sur un espace protégé de l’espèce parapluie qui a ses propres exigences.
Par exemple plus que de forêts vastes, le Grand tetras a besoin de forêts irrégulières lui assurant des clairières pour les places de chant où les mâles paradent en prélude à l’accouplement et une tranquillité absolue lors de la reproduction. La canopée doit être ouverte, à faible recouvrement pour qu’il puisse s’envoler ou atterrir à travers les branches sans se blesser. Vu son poids et la nécessité de se protéger des prédateurs terrestres, Il a besoin de vieux arbres aux branches solides comme dortoirs. de conifères dont il mange les aiguilles, sa nourriture principale et quasi-exclusive en hiver, des tapis de myrtilliers qui fournissent des baies et des feuilles pour la nourriture des adultes et des insectes pour la nourriture des poussins ( Pour plus de détail se rapporter à Leclercq et al. 2018). Le lynx lui, n’a pas les mêmes exigences, l’essence des arbres n’est pas un facteur clé dès lors que la forêt comporte suffisamment de proies avec des chablis, des zones de régénération denses, des lisières et des chaos rocheux où il peut chasser et se reproduire. L’espace vital du Grand tétras est moins étendu que celui du lynx mais n’est pas pour autant inclus nécessairement dans celui-ci. Les deux espaces peuvent seulement se chevaucher, voir être disjoints (Lindenmayer et al. 2002 pour l’exposé des divers cas théoriquement possibles).
Des réintroductions et des lâchers de « renforcement » de population du Lynx, déclaré espèce parapluie ont été effectués dans la plupart des massifs d’Europe occidentale et centrale et il en est prévu de nouveau en France. La « gestion intensive » de cette espèce parapluie recommandée par une « expertise scientifique » est pourtant « une contradiction dans les termes » parce que le reste de la communauté à protéger ne bénéficie pas de ces actions (Simberloff 1998). Renforcer les populations de lynx dans la forêt vosgienne ne profitera pas au Grand tétras qui pourrait même en faire les frais en étant l’objet d’une prédation d’opportunité.
Le Grand tétras est lui aussi par ses exigences en matière d’habitat labelisé « espèce parapluie », Les efforts de conservation de cette espèce oblige à préserver les forêts anciennes où se trouvent leurs habitats et par là même les espèces qui s’y trouvent. Du moins en théorie car en pratique … Ce n’est pas du tout ce qui se passe comme on peut le constater dans le cas des Vosges où l’espèce est en danger critique d’extinction et où plusieurs lâchers ont été effectués pour renforcer la population, avec comme je l’ai rappelé un piètre succès, les oiseaux introduits ayant été prédatés. Comme ces oiseaux ont été un apport de nourriture supplémentaire pour les renards ou les martres, on pourrait estimer que les efforts pour conserver une population de tétras s’est révélée favorable aux mésoprédateurs cohabitant dans ce massif. Mais, évidemment, ce n’est pas de cette façon que les gestionnaires voient les choses !
Pour avoir une chance de réussite, les lâchers doivent s’accompagner d’une régulation des prédateurs. Dans ces conditions « le taux de survie à un an se situe entre 30 et 80 % » (Génot 2026). Comme les gardes-chasses gèrent le gibier en éliminant les prédateurs, pour réussir à pérenniser la population de grand tétras en la renforçant par des lâchers, les gestionnaires d’espaces sensibles doivent, eux aussi, éliminer la martre des pins, le renard roux, le hibou grand-duc qui ne sont donc pas du tout protégés par les mesures de protection de l’espèce parapluie. C’est même tout le contraire ! Les gestionnaires du Parc naturel régional des Ballons des Vosges n’ont pas osé pratiquer une telle régulation. « Après 3 nichées qui ont échoué à cause d’une prédation, le PNRBV a opté pour l’utilisation de dispositifs d’effarouchement à ultrasons pour la protection nids plutôt que la régulation des prédateurs qui entraînerait une vive réaction des associations de protection de la nature. » relate J. C. Génot qui regrette l’absence de Lynx qui aurait fait le travail de régulation. Il oublie que le lynx lui non plus, ne dédaigne pas le tétras qu’il croque à l’occasion (voir le tableau ci-dessus repris à, Nilsen et al ; 2012).
Bref, il faut choisir ce que l’on veut préserver et pourquoi : le lynx, le grand tétras où les lambeaux de vieilles forêts qui subsistent encore et la connectivité des espaces naturels ou semi-naturels. S’il s’agit de ces dernières, autant le faire directement sans recourir à une espèce parapluie, choisie la plupart du temps parmi les espèces charismatiques ou rendues telles par les campagnes de markéting des plans de réintroductions.
D’autant que le choix parmi toutes les espèces connues qui résident sur un territoire de celle que l’on va promouvoir ne peut qu’être arbitraire si, suivant Lindenmayer et al. 2002, on généralise les résultats obtenus par Andelman et Fagan (2000), résultats qui ont été obtenus à partir des bases de données sur la biodiversité de la végétation côtière de Californie du Sud, de l'écorégion du plateau de Columbia et du territoire continental des États-Unis. Ils ont évalué l'efficacité des espèces parapluie et d'autres systèmes de substitution basés sur la taxonomie. Leur résultats sont plutôt décevant pour les gestionnaires qui tablaient sur ces espèces pour établir leurs politiques de conservation : aucun de ces systèmes ne permettrait de recouvrir plus d'espèces ni de mieux protéger l'habitat que des espèces sélectionnées au hasard.
C’est donc bien que, comme l’affirmait Simberloff( 1998) : « Faute de mieux, often vertebrate species are chosen as indicators simply because they are so charismatic that a manager feels obliged to monitor them anyway and nourishes the vague hope that such a 'flagship species' […] will fortuitously reflect the health of the entire system.[ Faute de mieux, on choisit souvent des espèces vertébrées comme indicateurs simplement parce qu’elles sont si charismatiques qu’un gestionnaire se sent obligé de les surveiller de toute façon et nourrit le vague espoir qu’une telle « espèce drapeau » reflète par hasard la santé de l’ensemble du système.] »
Mais pourquoi donc faire un détour par une espèce parapluie ou qu’on juge telle si on cherche simplement à préserver les vieilles forêts de nos massif ou assurer la connectivité des milieux semi-naturels ou naturels. Cesserions nous d’exiger des écoducs s’il n’y avait pas de lynx ? La réponse est évidemment non puisque l’on en a construit sur des autoroutes traversant des forêts où cette espèce n’était ni présente ni attendue. Le public peut être sensibilisé et accepter qu’une part de ses impôts aille à la protection de la biodiversité sans qu’on ait besoin de mettre en avant un lynx, un loup, ou je ne sais quel animal pour faire la quête.
Le lynx serait une espèce parapluie du seul fait qu’il a besoin d’un grand domaine vital, ce qui est très faible et très insuffisant comme justification. Mais admettons ! L’argument justifiant la réintroduction du lynx ou le renforcement de ses populations en France parce qu’il serait une espèce parapluie ne vaut que ce que vaut ce concept comme outil d’aide à la conservation de la biodiversité et à la restauration d’écosystème, c’est-à-dire bien peu. Bref, il faudrait trouver autre chose pour justifier rationnellement tous ces plans qui visent à pérenniser sa présence en France, son statut de strictement protégé dans l’Union Européenne alors qu’au niveau mondial, il ne fait l’objet que de « préoccupation mineure », exactement comme son ennemi le renard pourtant classé ESOD en France, donc tiré, piégé, déterré en toute saison. Le renard veut manger la poule, je défends la poule : BIEN / Le lynx veut manger la poule, je défends la poule : PAS BIEN
Avec toutes les médailles que les plans de sauvegarde du lynx attribuent à ce félin, on barbote en plein arbitraire et incohérence.
Le lynx en tant que clé de voûte est supposé préserver les arbres, les sous-strates arbustives et herbacées par cascades trophiques en prédatant les chevreuils mais dans le même temps, ces chevreuils sont censés être protégés par ce même lynx en tant qu’espèce parapluie puisque vivant dans le même espace préservé que lui.
En s'appuyant sur des modélisations mathématiques rigoureuses du couple lynx-chevreuil, Carpentier et al. 2026 ont démontré que la prédation du lynx sur le chevreuil est constamment forte, même quand la densité de chevreuils baisse, car le lynx cible particulièrement les individus reproducteurs, ce type de prédation étant additive et non compensatrice, c’est-à-dire qu’elle s’ajoute aux autres causes de mortalité et ne s’y substitue pas. Ce résultat contredit les affirmations des adulateurs du lynx, par exemple Bruno Ulrich, vice-président du GEPMA (Groupe d’étude et de protection des mammifères d’Alsace) qui avait déclaré au Journal 20 minutes «Mais il [le lynx] va s’attaquer aux plus faibles et va laisser les plus belles et robustes proies dans la nature, celles qui intéressent les chasseurs », reprenant une contre-vérité en vogue dans le milieu naturaliste français.
De plus Carpentier et al. montrent également que si on protège strictement le lynx, le chevreuil décline et que l’état des populations devient préoccupant à terme. Cecile Carpentier et ses cosignataires dont Olivier Gimenez directeur de recherche au CNRS à Montpellier, grand spécialiste français des modèles de population de grands carnivores, proposent une gestion adaptative par la chasse des DEUX espèces. Donc si l’on suit ces auteurs, le lynx n’a pas à être sanctuarisé et il doit pouvoir être régulé par la chasse dans certaines conditions (gestion adaptative), le système ne se régulant pas tout seul sans intervention humaine. C’est toute la philosophie du rewilding, de la restauration d’une nature qui en santé s’autorégule sans intervention humaine hormis quelques « coups de pouces » comme les réintroductions qui est remise en question, certes sur un cas particulier mais qui fonctionne, à tout le moins, comme un contre-exemple gênant.
Ce n’est pas non plus parce qu’il partage une partie de l’espace vital du lynx que le renard roux est protégé dans tous les cas, puisqu’il y a des lieux en Suède où cette cohabitation aurait induit un déclin des populations de renards. Par prédation directe mais aussi à cause du paysage de la peur instauré par l’espèce parapluie carnivore qui les inciterait à adopter un comportement d’évitement qui les excluraient du territoire protégé. Certes, cette supposition n’a pas de preuves robustes et ne fonctionne pas dans les paysages fortement anthropisés comme je l’ai rappelé plus haut, mais on voit que les différentes hypothèses qui sont faites sur le lynx ne sont pas cohérentes entre elles. On ne peut espérer d’un côté que le lynx en tant qu’espèce clé de voûte fera décliner la population de renards et supposer qu’en tant qu’espèce parapluie, il protégera cette population si on le protège !
Le lynx a plus de difficulté pour tuer les martres des pins car celles-ci trouvent leur salut en grimpant dans les arbres jusqu’à des branches sur lesquels le lynx ne peut s’aventurer à cause de son poids et où elle est en sécurité. Cependant dans son cas aussi, on ne peut pas dire qu’en protégeant le lynx, on la protège. De façon plus générale l’espace parapluie lynx ne protège pas les mésocarnivores sympatriques, il les tue ou cherche à les tuer. Ils ne sont pas protégés par l’espèce parapluie. En fait pour les gestionnaires d’espace protégés comme pour la plupart des biologistes de la conservation lorsqu’ils affirment qu’en protégeant une espèce parapluie, sont protégées les espèces partageant son territoire, il faut comprendre que, quoi qu'ils en disent, il ne s'agit pas de TOUTES les espèces qui y vivent, seulement les espèces patrimoniales et celles en danger d’extinction qui ont besoin des biologistes de la conservation et des restaurateurs d’écosystème pour assurer leur survie, ce qui n’est le cas ni du renard roux, ni de la martre des pins, ni du blaireau ou du sanglier, espèces qui se débrouillent très bien toutes seules, trop bien même aux yeux de ces médecins de la nature et ne sont pas en danger, du moins pas encore ….
Le renard roux, c’est le mal aimé. Cela transparait dans presque tous les articles des biologistes de la conservation européens, notamment Fennoscandiens traitant du couple lynx/renard avec l’espoir mal dissimulé que le lynx pourra débarrasser au moins les espaces naturels de la prolifération de ce goupil. En France, Génot 2026 regrette l’absence de Lynx pour réguler les renards dans les Vosges. Le renard roux est même considéré comme une espèce invasive dans des articles (Norén et al. 2017 par exemple) qui traitent de l’extension du renard roux de la taïga à la toundra, oubliant que dans des épisodes de réchauffement du climat passé, le renard roux était présent dans la toundra et qu’il ne fait qu’y revenir. Norén et al. 2017 voient même dans le renard roux nouvel habitant de ces zones un vecteur de maladies transmissibles au renard polaire, un peu comme les européens débarquant sur le continent américain et contaminant les peuples premiers non immunisés contre des infections virales et bactériennes graves venues d’Eurasie et d’Afrique: variole, grippe, typhus, choléra, peste, oreillons, rougeole ou encore rubéole( sur ce choc épidémiologique Cf. Havard 2012) ; dans le cas du renard roux, ce serait la gale sarcoptique (Sarcoptes scabiei) et le ténia du renard (Echinococcus multilocularis), la rage arctique (Arctic Fox Rabies Virus Variant. En fait les choses sont un peu plus complexes et c’est là que l’on voit le parti pris des auteurs. Pour résumer : le renard roux transmet la gale sarcoptique au renard polaire mais c’est le renard polaire qui infecte le renard roux dans le cas de la rage arctique, celui-ci ne faisant au mieux qu’amplifier l’épidémie en retour chez le polaire qui en reste le réservoir notamment dans les populations à densité de renards polaires relativement élevée. Quant à l’échinococcose, les deux en sont un réservoir avant leur rencontre et ils supportent bien cette infection alors que ce n’est pas le cas de l’humain (Simon et al. 2019). D’autres chercheurs, notamment canadiens, ne sont pas aussi alarmistes et considèrent qu’une coexistence est possible (Moisan et al. 2023).
Ceci met en lumière la contradiction fondamentale qui est à la base de la biologie de la conservation, cette « discipline de crise » selon la qualification de Barbaut (1997) vole au secours non pas de la nature mais de ce qu’elle estime que la nature doit être : d’un côté, la nostalgie de la wilderness qui donne de la couleur aux valeurs des éthiques écocentrées ou biocentrées, où doit s’effacer l’humain, élément perturbateur tant sens neutre de l’écologie qu’au sens connoté péjorativement de ces éthiques ; et d’un autre côté, une biodiversité choisie et pilotée selon les a priori de ces « secouristes » qui prétendent la restaurer.
La nature, elle, n’a pas de préférence pour le Lynx plutôt que le renard roux, pour le renard polaire plutôt que pour le renard roux , pour le lynx plutôt que pour la poule ou l’humaine qui la défend. La nature n’a rien à conserver ou à préserver. Elle est comme elle est et comme elle sera.
Références
Angelstam, P., Lindström, E. & Widén, P. 1984 « Role of predation in short-term population fluctuations of some birds and mammals in Fennoscandia » Oecologia 62, 199–208 (1984). https://doi.org/10.1007/BF00379014
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Abstract
This article critiques the strict protection measures and reintroduction projects for the lynx in France. The ecological arguments often put forward—key species, umbrella species, or flagship species—are weak, largely irrelevant, and inconsistent with one another. In European landscapes heavily transformed by humans, the lynx does not effectively regulate ecosystems, does not guarantee the protection of other species, and comes into conflict with livestock farming, hunting, and certain protected species. The article concludes that existing lynx populations should be respected but not placed in sanctuaries. Furthermore, using this specific case as an example, it highlights the dilemma of conservation biology when the goal is no longer simply to conserve and restore a damaged natural environment but to actively manage it.