De mes séjours à la montagne cet été, j'ai pu tirer des illustrations concrètes de principes généraux, abstraits dans leur énoncé et pourtant fondamentaux pour nourrir la réflexion écologique. En voici quatre.


Vu de la montagne : leçons locales pour une réflexion globale.
La nature se guérit seule.
Aristote le savait déjà mais halte-là, les hommes sont là...

Dans les annales des Alpes de Haute Provence et plus particulièrement dans le Haut Verdon, l'hiver 2009-2010 restera un hiver avec un enneigement exceptionnel. Une neige lourde jointe à des vents tempétueux a mis bas des pans entiers de forêt qui avaient été laborieusement replantés dans le cadre de la RTM (restauration des terrains de montagne) à la fin du dix-neuvième siècle et au début du siècle dernier. Lors de l'été 2009, dans la haute vallée du Verdon, en allant par les sentiers de Ratery au col des Champs, on pouvait voir ces chablis avec leurs arbres déracinés, cassés dont les débris, troncs, branches, racines s'amoncelaient dans les ravins à chaque rupture de pente. Mais déjà dans les zones mises à nu, les sols se couvraient d'une végétation nouvelle qui profitait de la lumière et du soleil pour se développer.

Cet été, dans les pentes déboisées, c'était une floraison exubérante de lys martagon, de bleuets des alpes, de renouées, de phalangères parmi de hautes graminées. Les arbres miraculés croissent sans concurrence et sèment graines et pollen à tout vent. Pour l'instant, sans doute par manque de moyens, les interventions humaines ont été limitées à des mises en sécurité : dégagement des sentiers et des torrents avec parfois récupération des billes de bois exploitables. Et c'est bien ainsi. Les arbres épargnés joueront leur rôle de semenciers et peu à peu le couvert forestier se reconstituera pourvu que vaches ou moutons ne viennent perturber le cours des choses. C'est du moins le processus naturel. On peut donc supposer qu'il se réalisera mais il n'est pas certain que l'on puisse le vérifier.
Pour les forestiers toutes les essences d'arbre ne se valent pas, le processus de régénération naturelle est lent. Déjà des parcelles sont mises en exploitation, d'autres délimitées en vue de l'être dans cette forêt de Ratery qui n'a de « récréative » que le nom. Il serait sans doute vain de plaider pour une simple mise en défens qui laisserait faire la nature? Et pourtant ce serait la véritable gestion écologique : une absence de gestion qui fasse confiance à la nature, laisse son temps au temps et d'où surgirait une forêt vraiment naturelle, comme il n'en n'existe pratiquement plus sur notre territoire national.

La réussite de la RTM.
Où l'on peut voir que la croissance démographique peut être aussi délétère pour un écosystème que le libéral-productivisme.

Malgré les apparences et à quelques exceptions remarquables près, les forêts qui couvrent les pentes des hautes vallées du Verdon n'ont rien de naturel. Exploitée, surexploitée, défrichée pour agrandir les surfaces des pâturages, des prés de fauche ou des cultures vivrières, la forêt naturelle originaire avait disparu depuis longtemps. Avec des montagnes aux versants pentus et pelés, une érosion hydrique intense et des crues torrentielles rendaient peu à peu pentes et fonds de vallées impropres à toute végétation, donc culture ou pâture. Ce n'est qu'à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle que le mal fut endigué, puis le couvert forestier restauré avec la RTM par la plantation massive de conifères, mélèzes et différentes espèces de pins et de sapins. Cela est bien connu. On en tire en général la conclusion réconfortante que, dans certains cas au moins, les hommes peuvent réparer les dégradations qu'ils ont fait subir à la nature. Mais ce que l'on souligne beaucoup moins, c'est que la RTM a été un succès parce qu'elle s'est accompagnée d'une émigration massive des habitants des hautes vallées, émigration qui avait d'autres raisons que la mise en œuvre de la RTM. Ainsi la population du Haut Verdon diminue de 60% au dix-neuvième siècle.
Il ne faut pas imaginer que les habitants des hautes vallées gaspillaient les ressources que leur offrait la nature ; « offrir » étant d'ailleurs une façon de parler car il fallait travailler dur pour y avoir droit. Au contraire, les paysans de ces montagnes savaient les ménager et en user avec astuce et parcimonie. S'ils prélevaient sur le capital plus que l'intérêt, c'est qu'ils y étaient contraints. On ne peut accuser la recherche d'un profit capitaliste ou marchand qui serait à l'origine de cette surexploitation des ressources naturelles. L'économie de ces hautes vallées était essentiellement une économie de subsistance. La surexploitation des ressources naturelles, la pression délétère sur la forêt provenait d'une surpopulation de ces hautes vallées. Celle-ci disparaissant, remplacée par une désertification humaine, la RTM pouvait réussir. En outre même si ni au dix-neuvième, ni au début du vingtième siècle, la simplicité des paysans des hautes vallées n'avait rien de « volontaire », on peut tirer de cette histoire une autre leçon que certains des « décroissants » purs et durs ont du mal à admettre. Même si tous les Terriens, frappés par je ne sais quelle grâce, devenaient des adeptes de la « simplicité volontaire », cela ne permettrait pas d'éviter le désastre si dans le même temps ils continuaient de se multiplier et de croître. Il y aurait tout simplement trop de « olontaires », plus que la Terre pourrait en supporter . Comme les anciennes forêts des Alpes du sud, elle serait ravagée.

Biodiversité, nature et cultures.
Entre forêt naturelle et biodiversité d'origine anthropique, il serait difficile de faire un choix..., si un choix était à faire.

Aujourd'hui, avec la déprise agricole, une nouvelle forêt se développe naturellement au fur et à mesure que les prairies de fauche ne sont plus fauchées. Et avec elles disparaissent toute une flore et une faune qui leur étaient inféodées. Ironie de l'histoire, alors que l'on reboisait hier sous la protection de la troupe pour contenir l'ire des paysans qui voyaient leurs pâtures et leurs prairies se réduire, aujourd'hui il faut subventionner les quelques agriculteurs qui restent pour qu'ils fauchent et récoltent le foin de prairies qui pour des raisons diverses ne sont plus rentables. De cette forêt qui part à la conquête des terres en déprise, les gestionnaires du Parc national du Mercantour ne veulent pas. À la nature (la forêt avec ses stades intermédiaires de broussailles), ils préfèrent les cultures (la prairie de fauche). C'est ainsi que j'ai rencontré début juillet deux employés du Parc qui faisaient des recensement floristiques et faunistiques pour évaluer la richesse écologique de prairies qui risquaient de ne plus être fauchées ou pâturées. Le Parc proposera sans doute un contrat à l'agriculteur pour qu'il exploite ces terres selon de « bonnes pratiques », c'est-à-dire des pratiques qui permettent d'en maintenir, voire d'en renforcer la biodiversité. Mais pourquoi s'intéresser aux seules terres susceptibles d'être délaissées? C'est de toutes les autres qu'il faut s'occuper. C'est pour elles qu'il faut proposer des compensations sur les manques à gagner qu'entraîneraient éventuellement ces « bonnes pratiques ». Dès que l'on offre un territoire favorable à une flore ou une faune, elle s'y implante. Il n'y aurait plus à choisir entre prairie de fauche et évolution spontanée vers une forêt. Mais l'idée que la nature puisse être en elle-même porteuse d'un ordre, qu'elle peut se débrouiller seule, sans le gestionnaire des espaces, sans l'agriculteur dont on veut faire un jardinier de la nature, voilà qui choque le « vieil orgueil néolithique »dont parle Robert Hainard et que l'on trouve particulièrement développé chez les aménageurs et la plupart des décideurs.

Et pendant ce temps là ….
Où l'on peut constater qu'un oxymore peut être efficace

Tandis que je discutais avec les deux botanistes du Parc national du Mercantour, résonnaient les coups de marteaux des couvreurs qui achevaient le énième chalet d'un énième lotissement de résidences secondaires, un peu plus bas dans la pente. Là, il n'y a plus ni prairie, ni forêt mais du béton que l'on masque par des planches et du goudron qui a du mal à tenir. Mieux vaut avoir un 4x4 pour accéder à ces résidences si secondaires qu'elles sont vides presque toute l'année. Une nature bien abimée à côté d'une nature en conserve...
Mais peut-être que ce chalet sera l'un des derniers à être construit ici. Le saccage du territoire lié à la spéculation foncière sur les terres en déprise est peut-être terminée dans ce secteur. Il n'y aura plus de nouvelles zones ouvertes à la construction, développement durable de la vallée oblige. Et sans ce développement durable, pas de subventions européennes. Les élus ont donc choisi le développement durable ! Quoi qu'en disent les « décroissants » purs et durs, même si cette notion est un oxymore, les agendas 21 qui lui sont associés peuvent avoir du bon.

Mercredi 15 Septembre 2010 Commentaires (0)
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