« Dans le jardin de mon enfance, c’est à la fin de décembre que j’allais, sûre de sa présence, lever les dalles de neige qui couvrent la rose d’hiver. » nous confie Colette à propos de l’Hellébore noir. Dans les bois, à la fin de l’hiver, c’est un autre hellébore que l’on rencontrera. Impossible de se tromper tant sa silhouette et son odeur sont caractéristiques, c’est le Pied-de-Griffon, l’Hellébore fétide.


Inflorescence d’Helleborus foetidus
Inflorescence d’Helleborus foetidus

Noms

Helleborus

[Renunculaceae]
 

En Français, Hellébore ou Ellébore. (Pour le choix de l’une ou l’autre des graphies voir dans le prochain article le § Hellébore ou ellébore ?) Le genre devrait être masculin mais on assiste à une forte tendance à une féminisation de ce nom. On a donc le choix du genre.

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Cet article est consacré aux quatre espèces présentes en France du genre Helleborus qui comprend environ 21 espèces de par le monde : H. foetidus L. (H. fétide), H. niger L.(Rose de Noël), H. viridis L.(H. vert)et H. lividus Aiton (H. corse)présent seulement en Corse. On y ajoute H. orientalis Lam.(H. du Levan) occasionnel en France.

 

Ellébore ou Hellébore a plusieurs étymologies possibles :

 1°) Ces nom viendraient via le latin Helleborus, du grec ἐλλέβορος ou ἑλλέβορος selon que l’on écrit ‘ellébore’ ou ‘hellébore’. Dans ce cas, seraient mises en évidence les propriétés toxiques de ces plantes, les mots grecs ayant pour étymologie ‘το ἑλει̂ν’ «faire mourir» et ‘βορά’  «nourriture», c’est-à-dire «nourriture qui fait mourir» ou en d’autres termes «poison», cela bien entendu en référence aux propriétés toxiques de la plante. Cette étymologie est reprise par la plupart des botanistes des XVIIIe et XIXe siècles ainsi que par les botanistes contemporains (Cf. inter alia, Flore forestière française, tome 2 & 3)

2°) Selon Pl@ntUse « peut-être « nourriture de cerf », de ἑλλός - hellos, cerf et βιβρώσκω, βορά - bibrôskô, bora, «manger» qui cite André (1979), Chanteraine (1968) et Strömberg (1940) ici
 

3°) Selon Pierre Fournier (1946 – 2001) le nom dériverait via le grec et le latin du sémitique ‘helebar’ ou ‘helibar’ signifiant «remède contre la folie». François Couplan (2012) reprend cette étymologie que l’on trouve aussi sur le site de Michel Caire consacré à l’histoire de la psychiatrie en France ici

Les noms vernaculaires seront mentionnés au fur et à mesure de l’étude des espèces.


Caractères communs des espèces du genre Helleborus [Hellébores ou Ellébores]


 Les Hellébores sont des plantes herbacées vivaces. Les feuilles sont relativement grandes, pennatiséquées-pédalées*) ou triséquées**, alternes. Floraison hivernale ou printanière. Fleurs inclinées avec 5 tépales (= sépales pétaloïdes) verdâtres, blanchâtres, rosâtres ou rougeâtres et des pétales très petits, en cornet, plus courts que les étamines qui sont nombreuses. Fruits : follicules coriaces, renflés à maturité. Toutes sont violemment toxiques.

[*Pédalé : voir photos des feuilles de H. foetidus]

[**Triséqué : trois segments fendus jusqu’à la nervure médiane]



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Helleborus foetidus L., Sp. Pl. : 558 (1753)


 

L’épithète foetidus (puant) fait référence à l’odeur des feuilles quand on les froisse.

Cet hellébore a reçu un grand nombre de noms vernaculaires qu’il serait fastidieux d’énumérer. On retiendra outre le décalque du latin Hellébore fétide, Ellébore et Pied-de-griffon qui renvoie à la forme de ses feuilles.

C’est l’espèce que l’on a le plus de chance de rencontrer en France continentale sauf en Bretagne où elle est absente. Elle est rare dans le Nord et en Picardie. Elle est très rare en Corse.

C’est une plante héliophile ou de demi-ombre qui aime les sols calcaires (préférence calcicole) et pousse dans des milieux très divers (pelouses, chemins, rocailles, lisères forestières, haies, bois clairs, fruticées, forêts thermophiles un peu sèches, …)

Il fleurit de mars à avril.

Sa caractéristique discriminative principale est son odeur, une odeur caractéristique particulièrement forte lorsque l’on froisse les feuilles et que beaucoup s’accordent à juger fétide. Cependant selon Erika Lais (2003) un pied entier de cet hellébore mise dans un vase après avoir lavé les racines « emplit la pièce d’un parfum étrange, envoûtant, mais non désagréable, en dépit de son nom » (p.102)

Description


Que ceux qui trouveraient ardue la description qui suit, se rassurent. Lorsqu’ils rencontreront cette plante, s’ils ont bien regardé ses photos, ils ne manqueront pas de la reconnaître. La description est là pour aider à en découvrir tous les détails et à permettre de la distinguer des autres espèces et notamment de H.viridis, bien plus rare mais qui lui ressemble un peu.


Feuilles d’H. foetidus – Fleurs avec sépales pétaloïdes ornées d’un liseré rouge – Coupe d’une fleur montrant les pétales au fond du calice et les nombreuses étamines
Feuilles d’H. foetidus – Fleurs avec sépales pétaloïdes ornées d’un liseré rouge – Coupe d’une fleur montrant les pétales au fond du calice et les nombreuses étamines

H. foetidus est une plante chaméphyte,* sempervirente** (30 – 80 cm) sans rhizome, dotée d’une souche ligneuse, épaisse avec des rejets latéraux, sans feuille à la base, très feuillée ensuite jusqu’aux rameaux. Tige ligneuse, ramifiée avec des bractées ovales entières vert pâle.

- Les feuilles sont vert sombre, toutes caulinaires, coriaces, pédalées avec 7 – 12 folioles lancéolées, dentées.


- L’inflorescence vert pâle est terminale en corymbe regroupant de 25 à 100 fleurs. Ces fleurs (1 – 3 cm) sont actinomorphes***, nombreuses, verdâtres, pédicellées, globuleuses retombantes, restant campanulées.

- Cinq sépales pétaloïdes ovales, connivents****, dressés, verdâtres souvent avec un liseré pourpre à la marge.

- Les pétales (10 – 15) sont réduits à de petits cornets pourvus de nectaires, égalant de moitié la longueur des étamines qui sont nombreuses. Les carpelles (3 – 5) sont libres entre eux et renferment plusieurs ovules. Ils sont dotés de longs styles réceptifs avant même l’ouverture complète de la corolle.

- Le fruit est constitué de (2) 3 (4) follicules***** soudés à la base, plus longs que larges à bec égalant la moitié de leur longueur et recourbé vers l’intérieur, déhiscents le long de la suture placentaire. Graines noires rondes avec un élaïosome blanchâtre.

[*Chaméphyte : plante vivace dont les bourgeons en hiver sont situés à moins de 50 cm au-dessus de la surface du sol.]

[**Sempervirente : plante dont les feuilles ne tombent pas à la fin de la saison de végétation et restent fonctionnelles pendant plusieurs années. C’est pourquoi on rencontrera des plants de cet hellébore en parcourant les bois en hiver.]

[***Actinomorphe : Fleur à symétrie radiale.]

[**** Connivents : se dit d’organes rapprochés entre eux, souvent par le sommet mais non soudés entre eux. Comme autre exemple : les pétales et les sépales de la jacinthe des bois.]

[****Follicule : (n. masculin) fruit sec issu d’un carpelle unique et s’ouvrant le long de la ligne de soudure du carpelle sur lui-même ]

Pollinisation

 L’hellébore fétide ou comment réussir à faire des graines quand on est une fleur à floraison (très) précoce.  

La durée de vie de chaque fleur est d’une vingtaine de jours et leur floraison sur la plante s’étale pour un même pied entre un et deux mois. Les fleurs sont hermaphrodites mais au sein d’une fleur d’H. foetidus, les pièces femelles sont fonctionnelles avant les pièces mâles. Cette protogynie permet une fécondation croisée censée être favorable à la reproduction de la plante et à la survie de l’espèce. Cependant il semble que les cas de fécondation autogame par autopollinisation sont fréquents même en présence d’insectes pollinisateurs comme les abeilles mellifères et différentes espèces de bourdons (Cf. Herrera et al. 2001) car les fleurs sont aussi auto-compatibles et les stades femelles et mâles se chevauchent, la durée de ce chevauchement étant variable selon les stations (Cf. Herrera 2001 et les références qui y sont données).

La pollinisation entomogame est effectuée par les diptères et hyménoptères encore assez rares au moment de la floraison. C’est sans doute la principale raison pour laquelle la fréquence des visites des inflorescences par les pollinisateurs est très faible. Aussi ceux qui viennent les explorer sont particulièrement gâtés par la plante. Les pétales transformés en cornets nectarifères ont des glandes qui peuvent secréter en continu pendant une vingtaine de jours un nectar riche en saccharose, glucose, fructose, en proportions variables selon les sujets et les stations, auxquels il faut ajouter des acides aminés. Les nectaires en sont remplis jusqu’à la moitié. Les abeilles notamment le recherchent avidement dans leurs premières sorties à la fin de l’hiver (Gonard, 2010, p. 215). La plante est mellifère et près des stations importantes de ces plantes, les apiculteurs placent leurs ruches à la sortie de l’hiver. Toutefois, selon Carlos M. Herrera et al.(2013), ce seraient les bourdons (Bombus terrestris et Bombus pratorum) qui seraient leurs pollinisateurs principaux. Le pollen de couleur orangé à ocre pâle est libéré par vagues successives pendant une à trois semaines, les nombreuses étamines n’étant pas mûres en même temps.

On notera aussi que les fleurs en forme de cloche penchée préservent ainsi leur pollen contre les intempéries en même temps qu’elles peuvent servir d’abris aux petits pollinisateurs du genre Adrena qu’elles attirent. Certaines leur fournissent non pas un simple abri mais un abri chauffé, ce qui est fort appréciable pour ces animaux ectodermes lorsque les températures sont encore fraîches, proches de la limite de leur survie.

Butiner du nectar chaud dans la corolle chauffée d’une fleur, y plonger la tête et une partie de l’abdomen n’est pas non plus négligeable pour les bourdons. Certes, ils sont capables de contrôler leur température corporelle au moins dans une certaine mesure. Ils ont ainsi d’un certain degré de liberté par rapport aux contraintes de leur environnement, mais c’est au prix d’une grande quantité d’énergie qu’ils doivent dépenser pour maintenir leur température corporelle (Cf. Whitney et al. 2008, p.845 et les références qu’ils citent), d’où, semble-t-il leur choix pour les fleurs plus chaudes que l’air ambiant sur lesquelles ils atterrissent de préférence. (Je précise « semble –t-il » car il se pourrait comme on va le voir que la température d’une fleur qui serait plus élevée que la température ambiante ne soit pas la vraie raison pour laquelle le bourdon la préfère.)

Cette chaleur ne serait pas produite par la plante elle-même. Herrera et al. (2010) ont montré qu’elle est fournie grâce à un troisième larron qui vient compliquer la relation dualiste mutualiste de pollinisation entre l’insecte et la plante et qui aurait pu passer inaperçu puisqu’il s’agit de microorganismes, principalement Metschnikowia reukaufii, des levures nectariphages vivant sur les fleurs qui dégradent le nectar contenu dans les nectaires. Les plantes dont le nectar n'a pas été contaminé que ce soit naturellement ou parce qu'elles ont été ensachées ne présente pas ce phénomène. La chaleur n’est donc pas produite par la plante. Elle est le sous-produit de la réaction métabolique due aux levures.


Bombus terrestris/Bombus pratorum
Bombus terrestris/Bombus pratorum

 Ces levures se nourrissent du nectar destiné à récompenser le pollinisateur mais pour Herrera et al. 2010, comme en contrepartie, elles fournissent à la plante de la chaleur, il ne s’agirait pas de parasitisme mais d’une forme de mutualisme, cette chaleur étant bénéfique à la plante et au pollinisateur. Elle serait des plus importantes sur le plan écologique «dans un environnement où la basse température ambiante limite souvent les visites des pollinisateurs, la germination du pollen, le succès de la fertilisation et le développement du fruit. (in environments where low ambient temperature often limits pollinator visitation, pollen germination, fertilization success and fruit development) » (p. 1828) La chaleur produite par la métabolisation du saccharose du nectar par les levures serait une sorte de substitut de la chaleur due à l’exposition au soleil et aurait le même effet « les levures nectarivores peuvent agir comme un substitut du rôle réchauffant joué par le rayonnement solaire direct (nectarivorous yeasts could act as a replacement of the floral warming role played by direct solar radiation) » (p. 1831).

La pollinisation qui était conçue comme une relation mutualiste entre la plante et le pollinisateur devrait donc être pensée dans les cas de ce type comme une relation à trois, plante, levures nectarivores, insecte pollinisateur.

Donc en réponse à la question posée en tête de ce chapitre : l’hellébore fétide fleurit à une époque où les conditions pour le développement des fleurs et la pollinisation sont loin d’être optimales à cause du manque d’ensoleillement, de températures ambiantes froides, voire rigoureuses, de la rareté des insectes pollinisateurs actifs. Elle surmonte ces obstacles grâce tout d’abord à une longévité exceptionnelle des fleurs individuelles qui restent fonctionnelles longtemps tant dans la partie femelle que la partie mâle ; grâce également à l’étalement de la floraison des fleurs dans l’inflorescence, elle aussi d’une durée exceptionnelle, ce qui compense la faible fréquence des visites des pollinisateurs. Elle les surmonte ensuite grâce à des transformations structurales de sa fleur, en développant des sépales résistantes en forme pétaloïde et en réduisant ses pétales à des petits cornets pourvus de glandes, les nectaires qui sécrètent un nectar recherché par les premiers diptères et hyménoptères actifs en quête d’une nourriture encore rare. Protogyne, elle est néanmoins auto-compatible et les stades femelle et mâle se recouvrent en partie, ce qui permet de compenser un échec éventuel de la fécondation croisée, voire de la remplacer. Enfin elle héberge dans ses nectaires des levures qui pallient le manque d’ensoleillement en réchauffant la plante, favorisant ainsi son développement tout en la rendant plus désirable pour ses éventuels pollinisateurs.

 Mutualisme ou parasitisme ?

Avec H. foetidus, on aurait donc une pollinisation qui est un jeu à trois, profitable aux trois acteurs : la fleur qui est pollinisée, le pollinisateur qui reçoit chaleur et nourriture, les levures qui sont hébergées et nourries mais produisent en retour de la chaleur qui rend plus attractive la plante et favorise son développement.

Ce tableau quelque peu idyllique a été nuancé dès le début par ceux-là même qui l’avaient brossé (Herrera et al. 2010, p.1832 en conclusion). Les choses se passeraient bien ainsi lorsque la température est peu clémente et le ciel couvert. Mais lorsque la température de l’air ambiant remonte et que le soleil se met à briller, il n’en est plus de même, du moins peut-on le supposer en première approche.

En effet comme les levures métabolisent le sucre, le nectar que les bourdons vont butiner sera moins énergétique, donc constituera une nourriture moins intéressante pour le bourdon, ou du moins une nourriture qui devrait être moins intéressante. La plante peut recevoir directement le rayonnement solaire (les arbres n’ont pas encore leurs feuilles et en début de saison, elle n’a pas de compétiteur pour la lumière), elle n’a pas besoin de la chaleur produite par la métabolisation du saccharose contenu dans le nectar qu’elle produit. Plus grave, les fleurs qui ont leur nectar contaminé par ces levures pourraient être délaissées par les bourdons et autres pollinisateurs. Bref, dans ce scénario, les levures ne procurent plus aucun bénéfice aux deux autres acteurs et ne font qu’exploiter la relation plante/pollinisateur pour leur propre compte en accaparant le sucre du nectar qui devait servir de récompense aux bourdons, abeilles et autres diptères ou hyménoptères pollinisateurs. Le mutualisme se transforme en parasitisme ! Herrera (2010) suppose que les bourdons sont devant un dilemme : choisir les fleurs les plus chaudes mais dont le nectar est moins énergétique ou se passer de la chaleur et préférer le nectar le plus chargé en sucre. Ce dilemme, suppose-t-il, pourrait être résolu tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre en fonction des conditions climatiques locales. Cette hypothèse qui sous-entendait une adaptation fine du comportement des bourdons n’a pas été corroborée par les observations et expérimentations ultérieures.

Dans un article récent (2013) Herrera et ses collaborateurs vont même plus loin. Le titre de l’article est d’ailleurs révélateur : « Yeasts in nectar of an early-blooming herb: sought by bumble bees, detrimental to plant fecundity » que l’on pourrait traduire ainsi : «Des levures dans le nectar des fleurs précoces : nocif pour leur fécondité, recherché par les bourdons». Ils prouvent, par des expérimentations en laboratoire associées à des observations et expérimentations de terrain menées dans la tradition éthologique, que les bourdons recherchent toujours de préférence les nectars contaminés par les levures et qu’ils préfèrent ceux contaminés par Metschnikowia reukaufii. Ils montrent aussi que cette préférence est innée. D’un point de vue adaptatif cette préférence pose pourtant problème dans la mesure où elle pousse les bourdons à choisir les nectars les moins énergétiques, les levures ayant métabolisé pour leur compte une partie de leurs sucres. La question est alors celle des raisons d’un tel choix.

Dans le nectar non contaminé, le saccharose est dominant à plus de 93% en moyenne. Le nectar contaminé a un pourcentage légèrement plus élevé de glucose, un pourcentage beaucoup plus élevé de fructose (d’environ 20.5% en moyenne) au détriment du saccharose (qui ne représente plus qu’environ 70% du total des sucres) (Cf. inter alia, Canto et al. 2008). Les bourdons préféraient-ils des nectars présentant ce type de composition ?

Dans les nectars contaminés, les vitamines et les acides aminés seraient plus disponibles. Ils contiendraient aussi des métabolites comme des antibiotiques et de l’éthanol, ce qui pourrait compenser la moindre valeur énergétique de ces nectars et expliquer la préférence des bourdons. Comme certains humains, les bourdons préféreraient-ils les boissons alcoolisées ?!

Si l’on s’en tient à l’hypothèse d’une préférence des bourdons pour les nectars contaminés par les levures qui serait due à leur type de composition en sucre ou/et aux métabolites qu’ils contiennent, on se retrouve bien dans une relation de mutualisme à trois, simplement la chaleur n’est plus privilégiée, même si elle reste un plus, et peut-constituer un indice pour détecter le type de nectars que les bourdons recherchent. Notons par parenthèses que l’on ne sait pas très bien comment les bourdons s’y prennent pour deviner, sans les avoir goûtés, quelles sont les fleurs contenant des nectars contaminés, fleurs sur lesquelles ils se posent de préférence.

Cependant, une autre hypothèse peut être envisagée. Canto et al. 2008 ont établi expérimentalement qu’en ce qui concerne H. foetidus, parmi les insectes qui visitent les fleurs, ce sont les bourdons et eux seuls qui sont les vecteurs de contamination des nectars par les levures. Pour Herrera et al. 2013 : « La possibilité d’une mauvaise adaptation du comportement des bourdons devrait aussi être envisagée. Par exemple, les levures peuvent manipuler le comportement des bourdons à leur bénéfice en les leurrant et en utilisant leur aide pour leur dispersion vers de nouvelles fleurs. (The possibility that bumble bee behavior is maladaptive also should be considered. For example, yeasts could be manipulating bumble bee behavior to their benefit by luring them and making the bees help them to disperse to new flowers (T. Fukami, personal communication). » Dans une telle hypothèse, les levures viendraient parasiter la relation plante/pollinisateur a son profit, au détriment du bourdon et non sans que la plante en pâtisse aussi.

En effet, dans l’article cité de 2013, les chercheurs ont établi selon la méthode rappelée ci-dessus, que l’apparition de levures dans les fleurs d’H. foetidus réduisent significativement tous les paramètres de pollinisation et de fécondité pris en compte dans leur étude par rapport aux fleurs dont le nectar n’est pas contaminé, que ce soit le nombre de tubes de pollen par style, la probabilité que les carpelles produisent un follicule portant des graines, la probabilité que les ovules produisent des graines, le poids d’une graine. « Ces résultat dénotent clairement un net désavantage pour la fécondité des plantes hébergeant des levures de nectar dans leurs fleurs » (These results clearly denote a distinct fecundity disadvantage to plants of harboring nectar-dwelling yeasts in their flowers. » (p. 278).

Il semble qu’il faudrait admettre dans ces conditions que les levures de nectar parasitent pour leur propre compte la relation mutualiste de pollinisation H.foetidus/ Bombus pratorum ou Bombus terrestris, peut-être aussi dans une moindre mesure parasitent-ils cette relation avec tous les autres insectes pollinisateurs de la plante qui reçoivent une récompense moins énergétique qu’elle aurait pu être sans la présence de ces levures dans le nectar.

Ainsi dans les relations de pollinisation qu’entretient H. foetidus, tout n’irait pas comme dans le meilleur des mondes quand des levures entrent en jeu. Le système pourrait être tel que seules ces dernières, en venant s’insérer dans la relation binaire plante/insecte pollinisateur, tirent profit de la nouvelle relation triangulaire qu’elles instaurent. Même si comme le supposent les auteurs de l’article, il peut exister des circonstances où les conséquences de la présence de ces levures dans le nectar de la plante sont favorables à cette dernière, les bourdons seraient néanmoins encore les dindons de l’affaire en ne recevant pas un nectar aussi énergétique qu’il aurait dû être tandis que leurrés par les levures qui le colonise, ils travailleraient à la dispersion de ces dernières. On notera aussi que la composition du nectar est modifiée par l’activité des levures nectariphages sans le concours de la plante et sans qu’elle puisse contrôler le processus ou en modifier les effets. Or c’est de ce changement dans le nectar que vont découler tous les autres, qu’ils soient bénéfiques ou non pour les autres protagonistes.

Même si selon les circonstances, on doit parler soit de mutualisme, soit de parasitisme, il faut tout de même constater que dans cette relation à trois, le gagnant est toujours le plus petit, les microorganismes qui colonisent le nectar. D’un autre côté, il faut tout de même supposer que ceux-ci ne menacent gravement ni la plante elle-même, ni sa faculté reproductrice car, connaissant sa capacité à se défendre grâce à son extrême toxicité, on peut supposer qu’elle aurait trouvé un moyen d’empoisonner ces levures. Qu’elle soit restée sans réagir permet de supposer qu’elle trouve quelque avantage à la présence de ces squatteurs de nectaires et que l’on ne peut vraiment parler de parasitisme car la relation ne semble pas être antagoniste. L’écologie de la pollinisation est plus complexe que l’on avait pu le supposer naguère et on n’est peut-être pas au bout des surprises que pourraient révéler des recherches ultérieures.

 Dispersion

La dispersion des graines est assurée par les fourmis (myrmécochorie). Comme le résume Pablo Servigne dans sa thèse « L’originalité de la myrmécochorie réside dans le fait que les graines portent un appendice nutritif appelé élaiosome qui n’est pas indispensable à la germination de la graine et dont les fourmis se nourrissent. Le terme élaiosome (elaios, huile ; soma, corps) a été introduit pour la première fois par Sernander (1906) pour désigner les appendices charnus sur les diaspores dispersées par les fourmis. Les élaiosomes sont considérés comme des adaptations qui favorisent la dispersion des graines (…). Ils sont dès lors un bel exemple de convergence évolutive » (Servigne, 2008, p. 6). La graine transportée dans la fourmilière est mise à l’abri des prédateurs et une fois l’élaïosome consommé, elle est rejetée de la fourmilière là où les fourmis accumulent leurs déchets et constitue un site au sol remué et riche en nutriment, propice à la germination. Il se peut aussi que l’élaïosome se détache en route et, si la graine n’est pas prédatée, elle pourra germer. Les nouvelles plantes pousseront à distance de la plante-mère évitant ainsi la concurrence.

La myrmécochorie est un type de zoochorie. C’est aussi un bel exemple de mutualisme, où plantes et fourmis se sont adaptées parallèlement dans une relation profitable aux unes et aux autres. Ce mutualisme de dispersion est propre à des centaines d’espèces de fourmis et concerne au moins 3000 espèces de plantes dans le monde dont 281 en Europe (Servigne, 2008). Toutes les espèces d’Helleborus sont concernées.


Follicule ouvert et graines avec leur élaïosome
Follicule ouvert et graines avec leur élaïosome

Usages

Nous avons vu les propriétés mellifères de H. foetidus dans le chapitre consacré à la pollinisation de la plante. Les apiculteurs profitent de sa capacité à fournir aux butineuses un nectar abondant et riche en sucre dès la sortie de l’hiver en installant judicieusement leurs ruches près de stations où ces plantes sont relativement abondantes (bois clairs et fruticées sur terrain caillouteux, calcaire de préférence).

Dans la plupart des autres usages mentionnés, il s’agit de confusions avec d’autres espèces du genre ou de substitut à ces espèces plus rares ou exotiques. C’est le cas notamment en ce qui concerne les prétendus usages en magie et en sorcellerie, la plante étant décrétée « plante magique ». En « magie blanche » il semble qu’elle soit considérée comme telle à cause de l’usage médical traditionnel d’une autre espèce pour guérir la folie et des rites recommandés lors de l’arrachage de cette dernière. En sorcellerie, il en va de même et la confusion entre les espèces du genre sont d’autant plus communes que l’hellébore est mentionné sans épithète.

Il faut cependant mentionner un usage abortif qui lui semble spécifique dans certaines régions d’Europe. C’est le cas notamment dans le sud de l’Italie où la plante est connue sous le nom de ‘ararechie’. Scherrer et al. (2005) mentionnent le témoignage obtenu dans le cadre d’une enquête ethnobotanique d’une femme âgée de 92 ans. Selon cette informatrice, un morceau de racine pelée introduite dans le vagin provoquait une hémorragie suivie d’un avortement. Dans d’autre régions d’Europe du sud d’autres espèces étaient utilisées aux mêmes fins et les propriétés abortives du genre étaient connues depuis l’antiquité.

Selon la même informatrice, un morceau de racine pelée et mâchée sur une dent gâtée la faisait tomber spontanément. Là encore bien que ce soit cette espèce qui soit spécifiquement mentionnée, de nombreuses espèces d’hellébores ont été utilisées pour cet usage et pour diminuer les douleurs dentaires.

Remarquons au passage qu’en ce qui concerne le savoir et les pratiques en médecine humaine et vétérinaire populaires traditionnelles, il ne faut pas s’étonner d’une certaine porosité qui fait que les usages d’une plante en médecine traditionnelle puissent être aussi considérés comme de la magie blanche. Comme le souligne Pierre Lieutaghi « le savoir médical traditionnel baigne dans une mémoire populaire où les croyances magiques et religieuses tiennent une grande place » (Lieutaghi, 1981, p. 41).

Aujourd’hui la plante n’est plus utilisée en herboristerie. Mais elle l’était encore au XIXe siècle. Cazin (1868) l’utilisait comme vermifuge. Il l’estime « très-utile comme purgatif et vermifuge quand il est manié avec prudence » (p. 418).

En médecine vétérinaire, dans le midi de la France, la plante est connue sous le nom provençal de « maussible » et est bien identifiée. Comme telle, elle a servi à faire des « sétons ». Olivier Madon dans sa Flore du Mont Ventoux cite un de ses informateurs qui « tenait de son père que l’hellébore servait à soigner les moutons lorsqu’ils avaient été mordus par une vipère (…). En effet cette plante toxique était jadis utilisée pour faire des « sétons » : la tige ou la racine était introduite sous la peau de la brebis mordue, pour former un « abcès de fixation », qui tirait le mal » (Madon, 1999, p. 101).

Pierre Lieutaghi, citant une enquête réalisée par l’EPI (Etudes Populaires et Initiatives) rapporte un usage semblable dans son ouvrage Les simples entre nature et société et donne des détails « De nos jours encore [en 1981, JFD], dans la région de Séderon (Drôme), pour guérir une morsure de Vipère, on griffe la peau autour de la morsure avec un rameau d’Aubépine trempé dans une décoction d’Ellébore. On emploie de préférence l’Ellébore à 9 feuilles (= à 9 folioles) » (Lieutaghi, 1981, p. 41). La préférence concernant les « 9 feuilles » renvoie à une symbolique magique que l’on pourrait, me semble-t-il, expliciter ainsi : 3 est le premier nombre impair, indivisible et de ce fait propre à exprimer la puissance maximale (Amigues, 2010 p. 350, note 74) ; 9 c’est 3x3, donc 3 fois la puissance maximale de 3. Une telle précision (9 feuilles) ne permet pas cependant pas de décider s’il s’agit de l’Hellébore fétide ou de l’Hellébore vert. Il y a cependant de très fortes chances qu’il s’agisse de l’Hellébore fétide, l’Hellébore vert étant absent ou du moins très rare dans les environs de Séderon. Remarquons enfin que dans cette région, la classification populaire des hellébores devait se faire sur la base du nombre de folioles par feuilles pédalées. Ainsi l’Hellébore à neuf « feuilles » était sans doute tenu pour une espèce, distincte de ceux dont les feuilles avaient un nombre différent de folioles, jugées moins efficaces pour soigner les morsures de vipères. Cette classification pour n’être pas « naturelle » n’a rien d’irrationnel et satisfait à des principes d’arrière-plan, certes utilitaires. Elle n’aurait pas plu à Jean-Jacques Rousseau qui considérait la botanique comme une – et peut-être la – science désintéressée par excellence et qui n’avait que dégoût pour « la botanique des simples », celle des lavements et des clystères, de « toute cette pharmacie » qui aurait pu souiller ses « images champêtres ».

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 Références


Amigues S., 2010 Edition annotée et illustrée de Théophraste Recherche sur les plantes – À l’origine de la botanique, Belin, Paris.

Bonnier G., De Layens G., 1948. Flore complète portative de la France, de la Suisse et de la Belgique, Librairie Générale de l’Enseignement, Paris.

Canto A., Herrera C.M., Medrano M., Pérez R., García I.M., 2008. « Pollinator foraging modifies nectar sugar composition in Helleborus foetidus (Ranunculaceae):An experimental test. », Am J Bot. 2008 Mar;95(3):315-20.doi:10.3732/ajb.95.3.315. http://www.amjbot.org/content/95/3/315.full.pdf+html

Chantraine, P, 1968-1980. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots. Paris, Klincksieck.

Cazin J. et Cazin H., (3e éd.), 1868. Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes : avec un atlas de 200 planches lithographiées, P. Asselin, Paris.

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Photos 

Dans l’odre du texte : J.F. Dumas ; Wildfeuer (Wikimedia Commons) ; J.F. Dumas ; C. Herrera (Bulletin of the Ecological Society of America 94(2):186-189 April 2013) ; Arnstein Staverløkk [les deux bourdons] (Norsk institutt for naturforskning (NINA), Trondheim), Myriam Driessen (http://rocailler.blogspot.fr/2016/08/graines-de-fourmis.htmll )

 

(à suivre)



Dimanche 12 Mars 2017 Commentaires (0)
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