La référence à tout propos, et en général hors de propos, au changement climatique et à la COP 21 est aujourd’hui la référence obligée pour toutes les actions pour la préservation de la nature et de l'environnement, voire même pour la bonne santé des populations. La "lutte" contre le changement climatique les fédère en quelque sorte mais dans la confusion la plus totale. Tout se passe comme si le combat pour telle ou telle cause environnementale ou de défense de la Nature n'a de chance de mobiliser et de réussir, ou même seulement d'être visible et audible que s'il fait référence au changement climatique, même s'il n'a que peu ou pas de rapport avec le climat et que cela brouille les enjeux.


Cela s’est manifesté avec une évidence particulièrement nette lors de cette COP 21. Il suffisait de se rendre le dimanche 6 décembre 2015 au Village des Alternatives de Montreuil qui s’est tenu en marge de la conférence pour s’en rendre compte. Il y avait là, rassemblés sous la bannière de l’urgence climatique ceux qui voulaient promouvoir la consommation locale et le « manger bio », ceux qui expliquaient que pour sauver les espèces, il fallait planter des arbres et comme Zadig cultiver son propre jardin. Côte à côte avec ceux qui militent pour la sobriété énergétique, il y avait ceux qui promeuvent les ressourceries/recycleries et le zéro déchet. Il y avait des ateliers de « désobéissance  civile »,  etc. Tous ces thèmes se voulaient rattachés plus ou moins artificiellement et de façon fort confuse, y compris dans l’esprit de nombreux participants, à la question du réchauffement climatique. Certes si, comme cela est vraisemblable, une condition nécessaire d’une lutte efficace pour minimiser le réchauffement climatique ou pour s’y adapter est un changement radical de nos façons de produire et de consommer passant par une nouvelle organisation sociale, alors même un atelier de désobéissance civile peut être utile dans la lutte contre le réchauffement climatique !

Mais si ce changement radical est véritablement une condition nécessaire pour une politique climatique efficace, il le sera aussi pour la préservation de la biodiversité, des matières premières, des océans et de leurs ressources halieutiques, etc.   Pour l’un des organisateurs de ce village des alternatives « On va essayer de montrer (par cette manifestation) que ces alternatives toutes réunies construisent une société plus joyeuse, plus solidaire, plus humaine ». Soit, mais pourquoi toutes les  rattacher d’une façon arbitraire et confuse au climat alors que pour beaucoup d’entre elles, ce n’est ni leur motivation première, ni leur effet principal. Ainsi en est-il de la gestion des déchets selon les trois R (Réduire,  Réutiliser, Recycler) qui vise d’abord à économiser les ressources et notamment les matières premières, des politiques de l’eau, du bio qui vise à préserver les sols et la biodiversité, etc. Embrigadement sous la bannière de la lutte contre le changement climatique de toutes ces luttes et initiatives diverses et variées ou au contraire, instrumentalisation du changement climatique pour les promouvoir en profitant plus ou moins habilement de la caisse de résonnance fournie par la tenue de cette COP 21 et de l’emballement médiatique associé ? 

Particulièrement significatif de ce qui peut apparaître comme une sorte d’instrumentalisation de la lutte contre le changement climatique est le cas du combat contre la réalisation de l’aéroport de Notre Dame des Landes. Les opposants à la construction de cet aéroport  ont  réussi à le rattacher de façon spectaculaire à la question climatique en proclamant que sa réalisation était contradictoire avec les politiques de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Certes, il s’agit de la construction d’un nouvel aéroport et le trafic aérien est fortement émissif de CO2 mais il ne s’agit pas d’un aéroport supplémentaire puisque celui construit à Notre Dame des Landes  viendrait en remplacement de Nantes Aéroport. Ce qui est en cause avant tout, c’est l’emplacement choisi pour le construire : une zone humide particulièrement riche d’un point de vue d la biodiversité, une zone bocagère unique relativement épargnée par les ravages de l’agriculture industrielle. C’est cela qu’il s’agit de sauver de la disparition sous le béton et le goudron des aménageurs. Aujourd’hui, à côté de ces agriculteurs respectueux de l’environnement et de la Nature, s’est constituée sur le site une ZAD, véritable embryon de cette nouvelle façon de produire et de consommer apte à relever les défis écologiques lourds de catastrophes si nous continuons le business as usual et c’est aussi tout cela qui est précieux et à préserver.

D’ailleurs pour ces militants « anti-aéroport »,  il ne s’agit pas de lutter contre l’augmentation éventuelle du transport aérien. La meilleure preuve en est que leur « atelier citoyen » a planché sur « le maintien et l’aménagement de l’aéroport de Nantes-Atlantique, en alternative au projet de Notre-Dame-des-Landes ». Les aménagements proposés sont censés permettre de conserver l’aéroport sur son emprise actuelle « pour accueillir davantage de passagers, pour un coût tout à fait raisonnable. Aérogare, parkings, circulation autour de l’aéroport…, tout peut être restructuré pour réorganiser les circuits de façon optimale, tant pour le confort des passagers que pour l’activité des compagnies aériennes. L’agrandissement de l’aérogare est possible dès à présent, puis ultérieurement si nécessaire, en fonction de l’augmentation du trafic » (Nantes-Atlantique, Principaux résultats de l’atelier citoyen, ici  ). Il n’est donc pas question de chercher à limiter le trafic aérien et de refuser le projet de Notre Dame des Landes en tant qu’il permettrait son accroissement, la solution proposée le permettant également.

Enfin si les zones humides marécageuses sont à protéger, il sera très difficile d’expliquer que c’est en raison de la lutte contre le réchauffement climatique puisque ces zones sont fortement émettrices de CH4 puissant gaz à effet de serre.

Bref, l’invocation du changement climatique pour combattre le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes ne se justifie que par la volonté de rendre ce combat plus visible médiatiquement et tenter ainsi de le populariser et de lui trouver de nouveaux supporters. Et c’est finalement une bonne chose puisque ça a marché.

Finalement mises à part les associations spécialisées qui ont le changement climatique pour objet, toutes les autres qui s’y raccrochent le font par confusionnisme ou par opportunisme, exactement comme les scientifiques qui s’arrangent pour que les projets de recherche pour lesquels ils demandent des crédits puisent comporter une référence la plus crédible possible au changement climatique.
C’est de bonne guerre, mais cela n’est pas sans conséquence.
 
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Avant de le montrer en détail sur deux cas : la pollution atmosphérique et la biodiversité, je voudrais expliciter en quoi la position défendue ici est différente mais complémentaire de celle selon laquelle la question du changement climatique occulte et vampirise en quelque sorte tous les autres problèmes d’environnement, certains étant tout aussi urgents, préoccupants et ayant des conséquences plus néfastes tant en termes économiques que de santé publique, thèse  magistralement démontrée par Guillaume Sainteny dans son ouvrage Le climat qui cache la forêt.

En fait sur le terrain,  les actions pour défendre la nature ou l’environnement ne sont nullement réduites ou éclipsées par la question climatique: il y a toujours des associations qui agissent pour défendre les loups, la biodiversité, la qualité de l’eau ou le traitement correct des déchets et une économie circulaire, pour une agriculture bio, des circuits courts, des monnaies locales, etc. Des collectifs formels ou informels se forment dans des combats locaux mais à valeur globale comme à Sivens, Roybon,  Gardanne, Notre Dame des Landes, etc. Simplement ils utilisent sciemment ou confusément la question climatique comme faire-valoir de la cause pour laquelle ils combattent  pour peu que ce combat entretienne avec elle des liens même lointains, et même si, comme c’est le plus souvent le cas, cette relation ne peut être établie que grâce à la confusion médiatico-politique ambiante sur les questions écologiques. En  faisant cela ils participent volens nolens à cette vampirisation des politiques environnementales et de protection de l’environnement mise en évidence et dénoncée par Guillaume Sainteny.

Instrumentaliser la question climatique est donc de bonne guerre dans beaucoup de cas et permet de gagner des batailles mais cela peut être dangereux.  On va le voir en détail dans les deux cas que je vais traiter maintenant : la pollution atmosphérique et la préservation de la biodiversité et de la naturalité.

Embrigader la lutte contre la pollution atmosphérique sous le drapeau de la lutte contre le réchauffement climatique, c’est privilégier la seconde au détriment de la première et cela sans débat. Il en va de même pour la préservation de la biodiversité et de la naturalité.

Réduction des gaz à effet de serre versus purification de l’atmosphère

Naguère séparés les polluants atmosphériques et les gaz à effet de serre sont regroupés depuis la loi de 1996 sur « l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie ». Or il s’agit de deux catégories bien distinctes. Les émissions de CO2 et de la plupart des gaz à effet de serre ainsi que leur présence dans l’atmosphère ne dégradent pas la qualité de l’air au sens où ils ne portent pas atteinte à la santé de ceux qui le respirent et/ou n’aggravent pas les pathologies dont ils peuvent être affectés.
En revanche les particules fines (PM2,5 et PM10) assez petites pour être« respirables » et pénétrer jusque dans les alvéoles pulmonaires ne semblent pas être « à effet de serre » et pour la plupart d’entre elles avoir même un rôle d’atténuation de cet effet. Des climatologues auraient constaté que la pollution particulaire avait permis de ralentir le réchauffement sur l'Est des États-Unis à la fin du XXe siècle. Dans cette région, la température moyenne aurait ainsi chuté de un degré entre 1930 et 1990.(En savoir plus ). En fait, le rôle de ces particules en la matière n’est pas totalement élucidé et dépend probablement de leur composition. Par contre il ne fait aucun doute qu’elles sont particulièrement néfastes pour la santé de ceux qui les respirent.

Ce n'est pas seulement à l'horizon 2050 que les polluants atmosphériques tueront des gens. Ils les tuent déjà, ici et maintenant et le gouvernement qui a fait son cinéma lors de la COP 21 ferait bien de se préoccuper sérieusement de ce problème. La pollution à l'ozone et aux particules fines PM2,5 à elle seule cause le décès prématuré de 48 000 personnes par an en France.

Entre les véhicules à moteur diesel et ceux à moteur à essence, la France en favorisant fiscalement les premiers avait fait le choix implicite de privilégier la « lutte contre le changement climatique » sur la qualité de l’air, les moteurs diesels émettant moins de C02 que les moteurs à essence qui eux, émettent moins de polluants atmosphériques. En fait, même s’il s’agissait surtout dans l’esprit des gouvernants de favoriser les constructeurs français, on  voit bien sur ce cas que politique de santé environnementale et politique climatique peuvent exiger des choix opposés. Et cela perdure avec le système de « bonus-malus ». Celui-ci  n’est calculé encore actuellement qu’à partir des émissions de CO2 et favorise donc des véhicules qui peuvent être plus émetteurs de particules fines et d’oxydes d’azote, polluants atmosphériques mais qui ne renforcent pas l’effet de serre.

Autre source majeure, voire principale, d'émissions de particules fines : le chauffage au bois. Outre ces particules fines, les fumées produites par la combustion du bois contiennent  plusieurs composés polluants, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et le benzène considérés comme cancérogènes. Pourtant, ce type de chauffage  peut être recommandé à cause de son bilan négatif en émission de CO2 : les arbres abattus comme bois de chauffe, s’ils sont remplacés par de nouvelles plantations, le bilan en émission de CO2 est nul. Substitué à un chauffage au fioul, un chauffage au bois réduit donc les émissions de gaz à effet de serre. La filière bois de chauffe a ainsi pu être valorisée comme ENR non émettrice de gaz à effet de serre. Elle l’est encore par la ministre actuelle de l’écologie qui s’est fait remarquer par sa croisade contre l’interdiction des feux de cheminée à foyer ouvert dans l’agglomération parisienne et qui a récidivé en faisant l’éloge du chauffage au bois.

Par contre les impératifs de santé publique actuels demanderaient que le chauffage au bois soit réglementé très sévèrement et interdit dans les agglomérations sauf si sont utilisés des appareils munis de dispositifs spécifiques réduisant les émissions, réglés par des professionnels et contrôlés obligatoirement chaque année. Ici encore impératifs de santé environnementale et politique climatique se heurtent de front. Il y aurait sans aucun doute des choix à faire, des compromis à trouver. Faudrait-il encore que ces contradictions soient clairement explicitées et les choix débattus. En plaçant sous la bannière du « combat climatique »toutes les politiques environnementales dans la confusion la plus totale, ni les politiques, ni les écologistes n’en prennent le chemin.

Lutte contre le changement climatique versus biodiversité et naturalité

L'érosion de la biodiversité n'a pas pour cause principale aujourd'hui le changement climatique. Les causes  principales en sont la disparition, la fragmentation ou la dénaturation des habitats des espèces, des pratiques culturales inadéquates, le commerce mondial,  la chasse et le braconnage... et in fine, l'explosion de la population mondiale. Pourtant de nombreux programmes d'études sont lancés pour déterminer l'impact du changement climatique sur la biodiversité dans une grande confusion entre causes, conséquences. Il faut dire que pour avoir des crédits de recherche, mieux vaut se situer dans ce créneau. Chercheurs et labos l’ont parfaitement compris.

Là encore des contradictions peuvent apparaître entre les exigences de sauvegarde des paysages, des espaces naturels et des espèces menacées d’un côté et les politiques climatiques de l’autre. C’est le cas notamment avec les usines d’aérogénérateurs installées en général sur des crêtes, à proximité de forêts dans des lieux semi-naturels ou du moins faiblement anthropisés ou bien en co-visiblité avec des monuments historiques comme dans le cas tristement célèbre de la cathédrale de Coutances.

Des stations d’Aristoloches pistoloches ont été détruites pour l’édification d’éoliennes industrielles dans le sud du Massif central alors que cette plante est très rare et le papillon qui lui est inféodé, la Proserpine est en grand danger d’extinction. Ces usines d’aérogénérateurs sont aussi une menace pour toutes les espèces  de chauves-souris, espèces qui sont toutes en danger d’extinction en France. Elles le sont aussi pour les rapaces.

Tout cela est assez bien connu, bien que volontairement ignoré par les thuriféraires des énergies dites renouvelables qui les considèrent comme un moindre mal pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Les ravages que peuvent produire sur les forêts le développement de la filière bois/énergie considérée comme une forme d’ENR le sont moins et méritent donc que l’on s’y arrête plus longuement.

Le développement du bois/énergie et la filière associée, ENR supposée non émettrice de CO2 (du moins en stock, sinon en flux) entre en conflit avec les exigences de préservation de la biodiversité en forêt. On peut le constater sur la question de l’utilisation des résidus  d’exploitation  forestière  (rémanents). La filière bois/énergie s’y intéresse pour la fabrication de granulés et de plaquettes. Cependant la récolte de ces rémanents (menus bois,  chutes et rebus, petites tiges) constitue une exploitation plus intensive de la forêt et une exportation de biomasse supplémentaire qui n’est pas sans conséquences écologiques.
Au niveau des sols tout d’abord la récolte des rémanents entraine une diminution des stocks de matière organique, de carbone. Elle cause un appauvrissement significatif des réserves de nutriments tels que l’azote, le phosphore ou le calcium nécessaires à un bon état de la végétation herbacée ou ligneuse. Le bois au sol et le bois mort jouent un rôle capital dans l’écosystème forestier :  « Le bois  au  sol  est  un  habitat  essentiel  pour  de  nombreux  microorganismes,  notamment  fongiques  et bactériens. Il retient l’humidité, accumule l’azote et le phosphore, augmente le taux de carbone organique et constitue  un  habitat  pour  les  organismes  saprophytes  mais  aussi  pour  les  cortèges  ectomycorhiziens  et bactériens dans les forêts matures. » (Guy Landmann et al. 2015, p. 17) Le bois mort et les rémanents jouent aussi un rôle d’abri temporaire pour toute une faune allant des arthropodes aux mustélidés tandis que toute la biodiversité associée à ces rémanents constitue des ressources pour les oiseaux et les mammifères carnivores, y compris les chauves-souris. C’est l’ensemble de ce que les écologues appellent les chaînes trophiques qui est concerné par un effet de cascade.

Les appétits de la filière bois/énergie posent donc un réel problème dès que l’on prend conscience  du rôle capital joué par le bois mort dans l’écosystème forestier. Il faut noter que  ce problème ne peut être résolu en laissant simplement se décomposer quelques billes de bois pour compenser ces exportations hors forêt de rémanents car « bien  plus  que  le  volume  total  de  bois  mort  au  sol, c’est  la  diversité  des  types  de  pièces  de  bois  mort qui joue  un  rôle  déterminant  pour  la  biodiversité  des  espèces  saproxyliques  (Bouget et  al.,  2012).  Les communautés présentes dans les petits bois morts ne sont pas un sous-échantillon de celle des gros bois morts,  et,  les  pièces  en  état  de  décomposition  hébergent  des  assemblages  d’espèces  différents  (et  plus riches) des pièces fraîches. Les grosses pièces ne peuvent remplacer les petites pièces, pas plus que les éléments morts de la canopée ne peuvent se substituer à celles au sol. » (Guy Landmann et al. 2015, p. 17).

Enfin il faut rappeler que ce bois mort dont la présence et la décomposition est si précieuse pour la santé, la résilience de l’écosystème forestier et sa biodiversité produit en se décomposant du CO2 et du méthane(CH4) qui a un pouvoir radiatif 21 fois plus puissant que le CO2. Laisser se décomposer les rémanents est bon pour la biodiversité forestière mais mauvais pour la lutte contre l’effet de serre.  

Ici encore des arbitrages seront nécessaires. En fin de compte la question à résoudre est celle de savoir quelle forêt nous voulons. Enrôler la défense des forêts sous la bannière de la « lutte contre le changement climatique », c’est le décider d’emblée sans en avoir débattu et pour certains sans même soupçonner qu’il puisse y avoir matière à débattre : les forêts ne sont-elles pas le poumon de la Planète ?

La formule « les forêts sont le poumon de la Planète » est certes une jolie formule mais son sens n’est pas très clair. On veut sans doute dire par cela que les forêts produisent de l’oxygène et absorbent du carbone. Certes ! Mais l’inverse est tout aussi vrai notamment lorsqu’il s’agit de la forêt amazonienne ou de toute forêt mature d’un fort degré de naturalité peu ou pas exploitée. Ces forêts ont un bilan CO2 nul, le vieux bois laissé sur place restituant en se décomposant tout le carbone qu’il avait stocké en se formant et consommant exactement la même quantité d’oxygène que celle qu’il avait produit lors de sa formation. Par contre le bois prélevé lors des coupes dans les forêts exploitées ne se décompose pas et le carbone qu’il a emmagasiné continue à être stocké sous formes diverses : meubles, charpentes, tonneaux, etc. Seule une forêt exploitée dans laquelle la production nouvelle de bois sera prélevée peut jouer le rôle de poumon de la planète, c’est-à-dire une forêt qui va produire plus d’oxygène qu’elle n’émettra de CO2. C’est ainsi aussi qu’elle jouera ce fameux rôle de « puits de carbone » grâce aux exportations du bois qu’elle aura produit.

Enrôler les forêts dans la lutte contre le réchauffement climatique, c’est donc favoriser les forêts exploitées sur les forêts laissées à elles-mêmes. C’est développer « une sylviculture dynamique », c’est-à-dire une sylviculture qui vise avant tout à produire rapidement. C’est aussi préférer à la conservation de forêts matures feuillues, des forêts jeunes composées d’arbres à croissance rapide,  mais dans lesquelles la diversité biologique est faible et le degré de naturalité voisin de zéro. La préservation de la biodiversité peut là encore entrer en conflit avec la politique climatique et il en va de même pour la préservation d’espaces naturels à fort degré de naturalité que sont les forêts non exploitées et laissées en évolution libre. Matures, elles ne joueront pas le rôle de puits de carbone et leur bilan en termes d’émission de CO2 sera nul. Elles en auront produit autant que consommé. 

La forêt est un sujet sensible, source de conflit entre les différents usagers. Le genre de forêts plantées et/ou conduites pour produire un maximum de bois dans un temps minimum correspond bien à la conception d’une foresterie fortement teintée de productivisme. Il convient parfaitement à ceux qui veulent rationaliser, valoriser et rentabiliser la forêt française, ONF, communes, propriétaires privés, tous soucieux de profit. Le fait d’être de surcroît  des puits de carbone efficaces permet de présenter  ce genre de forêts comme « écologique ». C’est ainsi que peuvent être justifiées les plantations de « sapins » douglas parfaitement adaptées à ces usages, arbres que les défenseurs de la Nature n’hésitent pas à qualifier de « peste verte ».

Ces derniers sont unanimes à dénoncer cette conversion en plantations monospécifiques de résineux des forêts naturelles à majorité de feuillus, notamment les forêts composée en majorité de hêtres qui sont une de ces espèces dites « dryades » ou « climaciques » , c'est-à-dire celles qui composent les dernières phases des successions végétales dans les forêts tempérées de nos contrées. Dans le Morvan ou dans les Vosges certains militants n’hésitent pas à utiliser la tronçonneuse pour endiguer cette invasion de résineux quitte à risquer les foudres de la justice. Leurs actions peuvent être comparées à celles des « faucheurs d’OGM », bien qu’elles soient bien moins médiatisées.

Ces tentatives d’enrésinement de la forêt française ne datent pas d’aujourd’hui. C’est même une constante des aménageurs forestiers, même si c’est pour des motifs variés, l’objectif est toujours le même : produire un maximum de bois en un minimum de temps. Et la riposte des plus déterminés est la même. Ainsi dans les années 70, en sabotant les engins de l'ONF et en décapitant les jeunes plans, des « éco-guerriers » firent échouer un plan gestion de la forêt de Fontainebleau qui prévoyait coupes rases de vieilles futaies et plantations de résineux. Le plan fut suspendu et un « Comité pour l’avenir de la Forêt de Fontainebleau » fut créé.

Ces éco-guerriers renouaient ainsi avec les peintres de l’école de Barbizon,  Théodore Rousseau en tête, qui avaient fait échouer une première tentative d’enrésinement pour boiser les platières en massacrant les plantations de pins des aménageurs. Ces ancêtres des éco-guerriers furent à l’origine d’un premier plan d’aménagement de la forêt avec la création en 1861 des « réserves artistiques » comprenant 542 hectares de vieilles futaies et 555 hectares de rochers soustraits à toute intervention, où rien ne serait abattu ou planté.

Cependant il est plus facile (ce qui ne veut pas dire qu’il est facile !) de s’opposer à une foresterie productiviste à Fontainebleau où la forêt possède une réputation mondiale non seulement pour sa biodiversité mais aussi grâce à sa glorification par les écrivains et les peintres. A proximité de la concentration urbaine capitale, sa fonction de loisir est première et aujourd’hui reconnue par l’ONF (les 13 millions de visiteurs annuels ne sont pas sans poser problème mais c’est une autre histoire). Défendre la biodiversité et/ou la naturalité des forêts du Morvan, de l'Auvergne, des Cévennes ou des Vosges est nettement plus ardu.
Et même défendre leur existence tout court ! Par exemple contre les projets de méga-centrales de biomasse tels que celui d’E.On à Gardanne qui prévoit d’y brûler 855.000 tonnes de bois par an pour moitié prises sur la forêt française. Comme le dénonce Jean-Claude Génot : « Avec un tel procédé industriel, l’arbre, formidable organisme vivant, devient une biomasse et la forêt un champ d’arbres car après la coupe rase, les forêts céderont le pas aux plantations de conifères à croissance rapide. »

Quel devenir pour les forêts françaises ? Doivent-elles être transformées en champ d’arbres ? Leur naturalité et leur biodiversité doivent-elles être sacrifiées au profit de l’atténuation et de l’adaptation au changement climatique ? Ceux qui chantent les louanges des forêts puits de carbone, précieux auxiliaires pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, ceux qui préconisent le développement de la filière bois comme ENR le font-ils en connaissance de cause ? Ceux qui croient que la forêt amazonienne joue ce rôle, sûrement pas. Mais à côté de ces écologistes naïfs et ignorants, il y a des écologistes (ou prétendus tels) qui ne le sont pas mais qui subordonnent toutes les politiques environnementales et de protection de la nature à une politique climatique jugée absolument prioritaire. Il y a aussi des gestionnaires de forêts publiques ou privées particulièrement bien formés et informés pour lesquels il s’agit là d’une bonne aubaine pour réitérer avec la forêt ce qui a été fait avec l’agriculture sans avoir à redouter ceux qui parmi les écolos sont vent debout contre le changement climatique au point d’en oublier tout le reste.  

 Jean-Claude Génot a sans doute raison lorsqu'il affirme : « Tout ce qui se profile sous couvert d’adaptation au changement climatique et de réduction des gaz à effet de serre vise à en finir avec la forêt telle que François Terrasson la définissait. Adieu forêt magique, désordonnée, sombre et composée d’arbres vénérables, place au champ d’arbres clair quadrillé de couloirs pour les machines, composée d’arbres standardisés, rajeunis et espacés, qui répond aux attentes de l’industrie et à la volonté de maîtrise de certains ingénieurs forestiers qui ne pouvaient pas supporter que la forêt, dernier refuge du sauvage, ne soit pas domptée.»
À l’évidence, une authentique politique de préservation des forêts françaises, de leur biodiversité et de leur naturalité heurte de front les politiques énergétiques visant à les utiliser pour atténuer le changement climatique, si tant est que ces dernières ne soient pas qu’un faire-valoir d’une sylviculture productiviste.

L’avenir de la forêt française, notre façon de la considérer et de la préserver : tout cela doit faire débat. Enrôler la défense des forêts sous la bannière de la « lutte contre le changement climatique » dans la confusion et en parfaite méconnaissance des conséquences de cette subordination, c’est le trancher d’emblée sans qu’il ait vraiment eu lieu et interdire même qu’il puisse avoir lieu et cela au détriment d’une politique de préservation de ces forêts.
 
Ouvrages cités :

Génot Jean-Claude, 2013. François Terrasson, penseur radical de la nature. Editions Hesse : Saint-Claude-de-Diray 41350,  237 p.
Landmann  G.,  Achat  D.,  Augusto  L.,  Bigot  M.,  Bouget C.,  Boulanger  V.,  Cabral  A.-S., Cacot E.,  Deleuze  C.,  Gibaud  G.,  Nivet  C.,  Pousse  N.,  Richter  C.,  Saint-André  L.,  Thivolle Cazat A., Zeller B., 2015. Projet RÉSOBIO. Gestion des rémanents forestiers : préservation des  sols  et  de  la  biodiversité.  Synthèse  de  l’étude RÉSOBIO  Angers :  ADEME,  Paris : Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt - GIP Ecofor, 24 p.
Sainteny Guillaume, 2015. Le Climat qui cache la forêt ; comment la question climatique occulte les problèmes d’environnement. Editions Rue de l’échiquier, Paris, 267 p.
 
 

Mardi 9 Février 2016 Commentaires (0)
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